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Religion

Juifs et musulmans, les meilleurs ennemis

Les descendants d'Israël et d'Ismaël sont beaucoup plus proches qu'il n'y paraît. © Jean-Jacques Prunès

Il suffit qu'on aborde la question d'Israël, et la brouille entre les deux communautés semble insurmontable... Elles partagent pourtant des siècles d'histoire et de culture. Enquête sur un couple déchiré.

Le 30 septembre, le mémorial Yad Vashem a annoncé qu’un médecin égyptien rejoignait la liste des Justes parmi les nations. Mohamed Helmy et sa compagne allemande, Frieda Szturmann, ont été distingués à titre posthume pour avoir sauvé une famille juive de la déportation, en 1941, à Berlin. Une première pour un Arabe, même si d’autres dossiers sont en cours de traitement par Yad Vashem, dont celui de Kaddour Benghabrit, recteur de la Mosquée de Paris sous l’Occupation, auquel un film (Les Hommes libres, d’Ismaël Ferroukhi, 2011) et un livre (L’Étoile jaune et le Croissant, de Mohammed Aïssaoui, 2012) ont récemment été consacrés. Quelques semaines après le communiqué de Yad Vashem, des membres de la famille de Mohamed Helmy, décédé en 1982, ont déclaré qu’ils refusaient l’hommage de l’institution israélienne. "Si un autre pays avait rendu hommage à Helmy, nous en aurions été très honorés. Il traitait ses patients sans distinction de nationalité, de race ou de religion", a déclaré Mervat Hassan, une lointaine descendante. Le mémorial, par la voix d’un porte-parole, a regretté "que les opinions politiques semblent occulter les considérations humaines, en espérant que ces dernières finiront par prévaloir".

L’affaire est éloquente. Dans les relations entre juifs et musulmans, il semble bien que la seule mention d’Israël hypothèque toute tentative d’entente. Même le Maroc, pays d’Afrique du Nord qui comptait la plus large communauté de juifs au lendemain de la Seconde Guerre mondiale (250 000 en 1947, sur un total de 8 millions d’habitants), est embarrassé par les relations avec l’État hébreu. Récemment, deux propositions de loi ont atterri sur le bureau de la Chambre des représentants, visant en des termes quasi identiques à "criminaliser la normalisation avec l’entité israélienne".

Le premier texte, porté par le Parti de la justice et du développement (PJD, islamiste), l’Istiqlal (conservateur), l’Union socialiste des forces populaires (USFP, gauche) et le Parti du progrès et du socialisme (PPS, anciennement communiste), a été déposé le 29 juillet. Le second, enregistré trois jours plus tard, est l’oeuvre du Parti Authenticité et Modernité (PAM, centre gauche). Rédigées en des termes extrêmement vagues, les deux propositions veulent interdire toute relation commerciale, politique, culturelle, artistique et sportive entre ressortissants des deux pays. La sanction prévue en cas d’infraction ? De deux à cinq ans de prison et des amendes allant de 100 000 à 1 million de dirhams (de 8 870 à 88 700 euros).

Un tel boycott, fortement improbable en raison des liens étroits et historiques entre le royaume et sa diaspora juive en Israël, empêcherait en théorie les importations de produits israéliens pour l’agriculture (semences, dattes…), mettrait un terme au tourisme cultuel (qui permet depuis des décennies, à l’occasion des hiloulot, de maintenir le lien ténu entre les Marocains d’Israël et les saints locaux), condamnerait les rares et précieux échanges culturels et universitaires et mettrait des obstacles à la participation de sportifs marocains à des événements risquant de les mettre aux prises avec des Israéliens. Dans un concert de surenchère propalestinienne, peu de voix se sont élevées pour souligner les conséquences négatives qu’aurait le passage de cette loi.

"Faudrait-il emprisonner tous les artistes, musiciens, chercheurs, cinéastes, juifs ou musulmans, qui commettraient les "actes criminels" de participer à un festival de musique andalouse, à Fès ou à Essaouira par exemple, ou d’exposer, caméra au poing, la question israélo-palestinienne, comme vient de le faire l’excellent Nabil Ayouch ? Faudrait-il censurer leurs oeuvres ?" s’indigne Fahd Yata, directeur de l’hebdomadaire La Nouvelle Tribune et fils d’Ali Yata, dirigeant historique du Parti communiste marocain aux côtés de Léon Sultan, d’Edmond Amran El Maleh, de Simon Lévy et d’Abraham Serfaty. Au Maroc, comme en Irak ou en Égypte, les partis communistes furent des lieux d’accueil pour les juifs et les musulmans qui nourrissaient un idéal de partage et de libération, à côté de partis nationalistes à la composition ethnique et confessionnelle plus étriquée.

>> Lire aussi : Y a-t-il encore des Juifs au Maghreb ?

Un rêve d’unité tué dans l’oeuf

Le conflit israélo-palestinien et ses développements dans le monde arabe ont tué dans l’oeuf ce rêve d’unité. En Tunisie, où l’opération contre des cadres de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), à Hammam Chott, en 1985, et l’assassinat d’Abou Jihad, cofondateur du Fatah, trois ans plus tard, ont contribué à dégrader encore plus l’image d’Israël, les relations avec l’"entité sioniste" sont taboues. De fait, certains pans de la société civile ont récemment relancé la question très polémique de l’interdiction de la normalisation des relations avec Israël. Au début des travaux de la Constituante, des députés islamistes ont évoqué la possibilité d’inscrire une telle disposition dans le corps même de la loi fondamentale. Ils se sont rétractés depuis, mais des élus de gauche ont repris le flambeau.

Dernier incident en date, le forfait du tennisman Malek Jaziri, sommé par le directeur technique national de la fédération tunisienne de renoncer à son match contre l’Israélien Amir Weintraub prévu le 11 octobre. Comble de l’absurde, les deux sportifs sont membres du même club (l’AAS Sarcelles, en France, présidé par un juif tunisien) et ont même joué ensemble en double. Malek et Amir sont amis, et le second a invité le premier à assister à son mariage en Israël, en février prochain. Régulièrement, des athlètes arabes déclarent ainsi forfait ou simulent des blessures… de peur de rencontrer des adversaires israéliens.

100 % juif et 100 % arabe

Paradoxalement, l’amalgame entre judaïsme et sionisme est un écueil que certains responsables palestiniens eux-mêmes tentent d’éviter. Le 10 juillet, après que l’intellectuel engagé Ilan Halevi s’est éteint à Paris, Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne, a ainsi rendu un vibrant hommage à ce conseiller de Yasser Arafat que l’on présentait comme "le juif de l’OLP". D’origine yéménite, Ilan Halevi se voyait "100 % juif et 100 % arabe". Une telle idée semble aujourd’hui antithétique voire absurde, alors qu’en Israël la distinction communautaire se fait précisément entre Juifs et Arabes, et non entre juifs et musulmans, de nombreux Palestiniens étant de confession chrétienne.

Maître de conférences en histoire contemporaine à l’École normale supérieure de Lyon et spécialiste de l’Afrique du Nord, Frédéric Abécassis explique : "Juif et arabe, on a pu l’être jusqu’aux années 1960. Mais après les guerres entre Israël et les États arabes, il est devenu difficile de se réclamer d’une telle identité. Certes, des personnages comme Chehata Haroun, célèbre juriste égyptien mort au Caire en 2001, ou Abraham Serfaty, opposant à Hassan II disparu à Marrakech en 2010, ont revendiqué jusqu’au bout leur arabité. Mais après avoir été une réalité, cela est devenu aujourd’hui une utopie."

Des signes positifs existent cependant. La Constitution promulguée au Maroc en 2011 proclame ainsi, de manière inédite, que l’unité du royaume "s’est enrichie de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen" – mais on remarque ici l’emploi du terme "hébraïque", à la connotation bien moins religieuse et clivante que l’adjectif "juif". "Cette reconnaissance mémorielle existe également, dans une moindre mesure, en Tunisie, rappelle Frédéric Abécassis. Mais en Algérie, on assiste à une volonté totalement inverse, illustrée par la déclaration de la ministre de la Culture, Khalida Toumi, en 2009, selon qui il fallait "déjudaïser la culture algérienne"."

Rénovation des sanctuaires et cimetières juifs : une affaire d’État au Maroc

Alors qu’en terre d’Islam les communautés juives s’éteignent doucement et sûrement, le patrimoine culturel reste le témoignage le plus concret de la présence juive… et l’un des derniers domaines sur lesquels les autorités peuvent faire preuve d’efforts de réconciliation sans s’attirer les foudres des antisionistes. Au Maroc, sa conservation est même devenue une affaire d’État. Le roi Mohammed VI a ainsi pris des mesures pour que soient réhabilités les centaines de cimetières et sanctuaires juifs du royaume. En février, le Premier ministre islamiste, Abdelilah Benkirane, a assisté à la réouverture de la plus ancienne synagogue de Fès, tout juste restaurée. Et en juin, son ministre de la Culture a présidé, à Salé, l’inauguration, après deux ans de travaux, du mausolée du rabbin Raphaël Ankaoua, qualifié par le représentant de la communauté juive de Rabat, David Toledano, de "grande sommité des saints du Maroc".

En Tunisie, la synagogue de la Ghriba, à Djerba, est la destination annuelle de pèlerins venus de toute la région. Pour la première fois en 2012, le chef de l’État, Moncef Marzouki, y commémorait l’attentat meurtrier perpétré dix ans auparavant par Al-Qaïda. Un geste symbolique qui visait à rassurer, alors que les slogans antisémites se multipliaient dans les manifestations salafistes. Pour Frédéric Abécassis, "les sites visités sont aussi des lieux de rencontres, peut-être les ferments d’une mixité qu’on ne retrouve plus qu’en Occident".

>> Lire aussi : le crépuscule des Juifs de Tunisie

Las, le patrimoine peut être aussi pomme de discorde. Si, en Iran, le mausolée d’Esther et Mordechaï rassemble juifs et musulmans, à Hébron, en Cisjordanie, le tombeau des Patriarches, vénéré par les deux confessions, est devenu un enjeu géopolitique local, justifiant pour l’État hébreu l’occupation de cette antique cité à forte majorité arabe ; les heurts entre forces de sécurité israéliennes et shebab palestiniens se multiplient autour du sanctuaire. De même, en 2003, à Casablanca, sur les cinq attentats-suicides attribués à Al-Qaïda, l’un visait un cimetière juif, un autre le Cercle de l’alliance israélite et un troisième une pizzeria tenue par un juif. Plus récemment, le 13 janvier 2011, alors que Ben Ali s’apprêtait à fuir l’embrasement de la rue tunisienne, une synagogue de Gabès était incendiée, sans que l’on puisse encore savoir s’il s’agissait d’un acte de vandalisme ou d’antisémitisme.


Mellah était le quartier juif de Marrakech. Photo de 1946. © AFP

Des caricatures fantasmées par les jeunes

De part et d’autre, recherchant l’offense suprême, les extrémistes ciblent les symboles les plus visibles et les plus sacrés de l’autre. L’identité du rival, juif ou musulman, est ainsi frappée dans les représentations matérielles de son essence. De même qu’en 1985 un soldat tunisien chargé de la sécurité de la synagogue de la Ghriba ouvrait le feu dans le sanctuaire, y faisant 5 morts, en 1994 le colon israélien Baruch Goldstein mitraillait les fidèles musulmans dans le tombeau des Patriarches, tuant 29 Palestiniens. Islamisme conquérant en terre musulmane, laïcité originelle du sionisme cédant la place à l’orthodoxie religieuse en Israël : l’affirmation des idéologies du sacré dans la géopolitique régionale semble rendre plus fragile que jamais le dialogue de deux cultures autrefois intimement liées.

Autre facteur d’incompréhension dans les pays musulmans, les jeunes générations ont grandi sans côtoyer les juifs qu’avaient connus leurs parents et ne se les représentent souvent que par la caricature fantasmée des colons tueurs d’enfants palestiniens. Tout comme la deuxième génération des juifs immigrés en Israël, privée du souvenir des compatriotes d’antan, a tendance à voir dans l’Arabe un ennemi plutôt qu’un voisin. Pourtant, comme le remarque l’économiste et intellectuel marocain Mekki Zouaoui : "Je me sens plus proche d’un juif marocain que d’un musulman d’Irak."

Ravalement de façade à Beyrouth

Sa façade immaculée, percée d’arches en pierre jaune, se dresse au milieu d’un terrain vague purgé des dernières ruines laissées par la guerre de 1975-1990. Symbole de l’une des 18 confessions reconnues par l’État, la synagogue Maghen-Abraham, à Beyrouth, est longtemps restée un vestige délavé au coeur du quartier en réfection de Wadi Abou Jmil. Mais en 2009, des fonds pourvus par les juifs du Liban, par la diaspora et par la société Solidere, chargée de la reconstruction du centre-ville, ont permis de lui rendre sa splendeur d’antan. Le sanctuaire pourra bientôt être restitué au culte, au grand bonheur de la petite centaine de juifs demeurés au pays. Ils étaient 10 000 dans les années 1940, mais la création d’Israël, les guerres israélo-arabes et, surtout, l’invasion du Liban par Tsahal en 1982 sont passées par là. La plupart ont émigré vers Jérusalem. Un de leurs représentants les plus célèbres, le banquier Joseph Safra, établi au Brésil, est classé par le magazine Forbes deuxième Arabe le plus riche de la planète.

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