Société

Football européen : les Africains débarquent dans l’Est

Mis à jour le 5 novembre 2013 à 09:52

Plusieurs centaines d’Africains jouent dans des clubs pros d’Europe orientale. Certains y gagnent beaucoup d’argent, d’autres s’y font une réputation, d’autres encore y accumulent… les déboires.

Dans son appartement de Kislovodsk, station thermale située à deux heures d’avion de Moscou et à six heures de bus de Grozny, Jérémy Bokila tue le temps comme il peut. En acceptant de jouer pour le Terek Grozny, un club tchétchène qui dispute la Premier Liga russe, l’international congolais (de RD Congo) savait ce qu’il faisait. "Entre les entraînements et les matchs, c’est vrai que la vie est un peu monotone, avoue-t-il. Il n’y a pas grand-chose à faire à Kislovodsk, où, pour des raisons de sécurité, tous les joueurs préfèrent habiter plutôt qu’à Grozny. Quand, fin août, j’ai signé ici pour trois ans, mon objectif était de me faire remarquer dans un championnat de bon niveau, et, je ne le cache pas, de réaliser une bonne opération financière."

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Comme Bokila, ils sont près de deux cent cinquante Africains à s’être exilés en Europe de l’Est. "Ils sont de plus en plus compétitifs, explique l’agent français Pierre Frelot. Outre leurs qualités physiques et techniques naturelles, ils bénéficient aujourd’hui d’une meilleure formation, qu’elle leur soit dispensée en Europe ou en Afrique. Ils sont donc demandés un peu partout dans le monde – sauf sur le continent américain, où ils restent peu nombreux. Il n’y a pas si longtemps, on recensait deux mille Brésiliens à l’étranger. Ces derniers sont désormais bien moins nombreux, parce que leur pays s’est développé et que les salaires y sont plus élevés qu’autrefois. Peut-être sera-ce un jour le cas en Afrique." Avec la Chine et les pays du Golfe, l’Europe de l’Est est donc devenue pour les joueurs africains un marché porteur.

Tout a commencé au milieu des années 2000, mais le phénomène s’est beaucoup accéléré depuis quelques années. Certains clubs, principalement russes et ukrainiens, se sont dotés de moyens financiers – dont l’origine n’est certes pas toujours très claire ! – qui leur permettent de proposer des salaires comparables à ceux pratiqués à l’Ouest.

Analyse d’Alain Gauci, l’agent français de Bokila et du Centrafricain Manasse Enza-Yamissi, qui, en 2012, a rejoint le club du FC Petrolul Ploiesti (Roumanie) : "La crise frappe un peu partout, même si l’Allemagne et l’Angleterre sont moins touchées que la France, l’Italie ou l’Espagne. En Europe de l’Est, surtout en Russie et en Ukraine, il y a pas mal d’argent, ce qui permet aux clubs de payer des indemnités de transfert élevées. Regardez le Dynamo de Kiev. Cet été, ils ont acheté le Congolais Dieumerci Mbokani à Anderlecht (5 millions d’euros) et le Marocain Younès Belhanda à Montpellier (10 millions, et 2,2 millions de salaire annuel, contre 770 000 en France). Mais il y a en Roumanie et en Bulgarie des clubs qui proposent des salaires intéressants. Là-bas, quand vous touchez 7 000 ou 8 000 euros net, plus les primes, cela représente entre 15 000 et 20 000 euros en France."

Un salaire net d’impôts

Certains clubs de l’Est ont, dans un passé récent, réussi des coups retentissants. C’est le cas d’Anji Makhachkala (capitale de la République russe du Daguestan), que dirige l’oligarque Suleyman Kerimov. En 2011, il est parvenu à acheter Samuel Eto’o à l’Inter de Milan pour 27 millions d’euros. L’aventure russe a tourné court pour la star camerounaise, Kerimov ayant il y a peu été contraint de réduire la voilure, mais, deux ans durant, Eto’o a été le footballeur le mieux payé de la planète avec 20,5 millions d’euros par an, hors primes. "La plupart du temps, ces clubs sont demandeurs et acceptent sans trop de difficultés les exigences des joueurs", estime Gauci. À Grozny, Bokila admet toucher un salaire net d’impôts "nettement supérieur" à celui qu’il percevait dans son club précédent, en Roumanie. "Il faut en finir, dit-il, avec l’image traditionnelle des clubs d’Europe de l’Est, avec leurs stades gris et vieillots. Dans certains pays, les installations n’ont rien à envier à celles que l’on trouve à l’Ouest. Et le niveau de certains championnats s’est amélioré."

L’exil n’est pas toujours sans risques : en Europe de l’Est, il arrive que les contrats ne soient pas respectés.

Est-il sportivement intéressant d’aller jouer en Roumanie, par exemple ? Cette question, Manasse Enza-Yamissi se l’est posée en juillet 2012, à l’expiration de son contrat avec le club français d’Amiens, relégué en National (troisième division). "Au départ, je n’étais pas très chaud, explique l’international centrafricain, mais j’ai pris des renseignements auprès de joueurs africains évoluant ou ayant évolué en Roumanie. Globalement, ils m’ont rassuré." Finalement, cet exil à deux heures d’avion de Paris pourrait lui permettre de revenir un jour dans un championnat plus relevé. "Si j’étais resté en France, en National ou en Ligue 2, j’aurais eu très peu de chances de me faire remarquer. Avec Petrolul Ploiesti, j’ai remporté la Coupe de Roumanie et disputé plusieurs matchs de Ligue Europa. Je sais que plusieurs clubs anglais me suivent."

Mais l’exil n’est pas toujours sans risques : en Europe de l’Est, il arrive que les contrats ne soient pas respectés. "Oui, admet Enza-Yamissi, il peut y avoir des retards dans le versement des salaires. En Roumanie, la chose est même assez habituelle, et les joueurs locaux s’en accommodent plus ou moins. En revanche, les étrangers n’hésitent pas à se plaindre auprès des dirigeants, qui, parfois, se montrent un peu surpris."

Racisme

"Il n’y a pas qu’en Europe orientale que certains clubs ne versent pas toujours les salaires en temps et en heure", tempère Bokila. De fait, c’est aussi le cas en Turquie, en Grèce, au Portugal et en Espagne, sans oublier l’Asie. Reste que tous les clubs de l’Est ne sont pas soutenus par un Ramzan Kadyrov, le président de la république de Tchétchénie et du Terek Grozny, par Lukoil, premier producteur russe de pétrole et propriétaire du Spartak Moscou, ou par Gazprom, le géant gazier qui ne ménage pas son soutien financier au Zenith Saint-Pétersbourg…

"Il y a des clubs très sérieux, et d’autres qui le sont beaucoup moins, commente Pierre Frelot. Si un jour un joueur sous contrat avec moi signe en Russie, en Ukraine ou ailleurs, je prendrai toutes les précautions qui s’imposent. Car on ne peut pas envoyer quelqu’un là-bas et l’abandonner dans la nature. Sans même parler des problèmes contractuels, il faut bien voir que, pour un Africain, le choc culturel est considérable. Et que le racisme est souvent beaucoup plus fort à l’Est qu’à l’Ouest."

Les salaires proposés dans certains pays économiquement faibles comme l’Albanie, la Géorgie ou l’Arménie n’ont souvent pas grand-chose à voir avec ceux que perçoivent les joueurs jouissant d’une certaine notoriété. "Il ne faut pas se leurrer, estime Alain Gauci. Il y a des Africains qui partent pour 1 000 ou 1 500 euros par mois, et qui doivent encore aider leur famille restée au pays. Imaginez les conséquences quand ils ne sont pas payés !"

Combien sont-ils ?

Même si la relative confidentialité de certains championnats autorise une marge d’erreur, le chiffre de 237 footballeurs africains évoluant en europe de l’Est paraît très proche de la réalité. C’est en Roumanie qu’ils sont les plus nombreux (28), devant la Russie (22), le Kazakhstan et l’Ukraine (16). Viennent ensuite l’Azerbaïdjan (15), la Bulgarie et la Moldavie (14), l’Albanie et la Pologne (13), la Serbie, la Slovaquie et la République tchèque (11), la Croatie et la Slovénie (9), l’Arménie (7), le Belarus et l’Estonie (6), la Georgie et la Lettonie (5), la Lituanie (4) et la Bosnie-Herzégovine (2). Seuls les championnats du Monténégro et de Macédoine n’accueillent cette saison aucun Africain. La grande majorité de ces expatriés viennent du Nigeria, du Cameroun, du Sénégal, du Ghana et de la Côte d’Ivoire. Mais certains sont originaires de pays moins portés sur l’exportation, comme Madagascar, Maurice, la Libye ou le Burundi.