Politique

Volodymyr Zelensky à l’UA : « Les efforts de la Russie pour revenir à la politique agressive du colonialisme doivent cesser »

Renforcement des liens entre son pays et le continent, hausse des prix des denrées alimentaires, appels à résister à la propagande russe… Jeune Afrique publie l’intégralité de l’allocution que le chef de l’État ukrainien a prononcé devant l’Union africaine lundi 20 juin.

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Mis à jour le 22 juin 2022 à 10:22

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’adresse au sommet sur la sécurité en Asie, en direct de Kiev, le 11 juin 2022. © Ukrainian Presidential Press Off/Planet Pix via ZUMA Press/REA

Cher Monsieur le président de l’Union africaine,
Cher Monsieur le président de la Commission de l’Union africaine,
Mesdames et messieurs les chefs d’État et de gouvernement,
Mesdames et messieurs !

Merci pour l’opportunité de m’adresser à vous. De m’adresser à vous dans des circonstances extraordinaires alors que l’Afrique est en fait prise en otage. En otage de ceux qui ont commencé la guerre contre notre État. Oui, c’est la guerre. La guerre de la Russie contre l’Ukraine. Ce n’est pas une crise, ni un conflit, comme on le définit parfois même aujourd’hui. C’est une guerre brutale et agressive – les troupes russes sont venues sur notre terre et veulent assujettir notre peuple.

Cette guerre peut sembler très lointaine pour vous et vos pays. Mais la hausse catastrophique des prix des denrées alimentaires l’a déjà ramenée chez des millions de familles africaines. Ainsi qu’à de nombreuses familles en Asie, en Europe, en Amérique Latine.

Sans la guerre russe, les peuples d’Afrique n’auraient pas subi une hausse catastrophique des prix alimentaires

Le niveau injuste et provoqué par la guerre russe des prix alimentaires se fait douloureusement sentir sur tous les continents. Malheureusement, cela peut être un problème particulier pour vos pays. Nous devons tenir compte de divers facteurs : la croissance démographique sur le continent africain, la reprise économique en cours après la pandémie, le manque de ressources financières nationales dans de nombreux pays pour acheter de la nourriture à des prix beaucoup plus élevés…

Compte tenu de la pénurie physique sur le marché mondial, certains pays africains éprouvent des difficultés particulières à maintenir les approvisionnements alimentaires nécessaires. Mais pourquoi et quand ce problème s’est-il posé ? Je souligne qu’un tel problème n’existait tout simplement pas le 23 février de cette année. Oui, des processus inflationnistes inhabituels ont déjà eu lieu dans différentes parties du monde. Beaucoup de pays ont déjà alloué d’énormes sommes d’argent pour soutenir l’économie dans la crise provoquée par le Covid-19.

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Cependant, rien ne ressemblait à une pénurie alimentaire. La crise a commencé le 24 février, lorsque la flotte russe a bloqué les ports ukrainiens sur la mer Noire et la mer d’Azov. La voie maritime est la principale pour nos exportations agricoles. Et les exportations agricoles ukrainiennes sont l’un des fondements de la stabilité du marché alimentaire mondial. L’Ukraine est l’un des principaux fournisseurs de blé, d’huile de tournesol et de maïs. Selon des estimations d’experts, la vie d’environ 400 millions de personnes dans différents pays dépend de nos exportations alimentaires.

Et sans la guerre russe contre l’Ukraine, il n’y aurait tout simplement pas de pénurie sur le marché alimentaire. Sans la guerre contre la Russie, nos agriculteurs et nos entreprises agricoles auraient pu réaliser des récoltes records cette année. Sans la guerre russe, les peuples d’Afrique, d’Asie et d’ailleurs dans le monde n’auraient pas subi une hausse catastrophique des prix alimentaires. Il n’y aurait tout simplement pas une telle hausse catastrophique des prix.

Mesdames et messieurs !

Cette situation montre à quel point tout est connecté dans le monde. Une guerre en Europe, à savoir la tentative de la Russie de s’emparer de nos terres et de transformer l’Ukraine en une colonie russe, a entraîné une détérioration de l’accès à la nourriture et une menace croissante de famine.

Bien sûr, nous nous défendons et défendrons notre indépendance jusqu’à ce que nous gagnions cette guerre. Et, bien sûr, nous essayons déjà de construire une nouvelle logistique d’approvisionnement. À l’heure actuelle, nous avons plus de 25 millions de tonnes de céréales dans les silos, ce qui est attendu par les consommateurs traditionnels de produits ukrainiens. Nous établissons des exportations par chemin de fer et via les ports des pays voisins – afin que la récolte de l’année dernière et celle de cette année puissent atteindre les consommateurs.

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Mais sur de nouveaux itinéraires, il est possible d’exporter un volume beaucoup plus petit et pendant beaucoup plus de temps. Il en résulte un approvisionnement beaucoup plus cher. Nous menons des négociations complexes à plusieurs niveaux pour débloquer nos ports. Mais vous voyez, il n’y a pas encore de progrès. Car aucun véritable outil n’a encore été trouvé pour s’assurer que la Russie ne les attaque pas à nouveau. C’est pourquoi la crise alimentaire dans le monde continuera tant que cette guerre coloniale de la Russie contre notre État continuera et que nos ports seront bloqués.

L’Ukraine était également l’un des principaux producteurs européens d’engrais. Et maintenant, la production est en fait arrêtée à cause de la guerre. Certains fabricants n’ont pas les matières premières et la capacité de travailler – en raison de la menace de frappes de missiles russes et d’autres conséquences des hostilités. Certaines sociétés ukrainiennes sont déjà dans des zones de combat et simplement détruites par les troupes russes. En avez-vous entendu parler de la part vos partenaires russes avec qui vous restez en contact ? Vous en ont-ils parlé ? Je suis sûr qu’ils vous disent des choses complètement différentes.

La stabilité de vos pays dépend de la stabilité en Ukraine et dans notre région

Mais, en fait, ils ont besoin de cette crise. Ils l’aggravent délibérément. Parce qu’ils essaient de vous utiliser, vous et la souffrance de vos peuples, pour faire pression sur les pays démocratiques qui ont imposé des sanctions à la Russie. Je souligne que la politique de sanctions vise uniquement à empêcher la Russie d’essayer de faire de l’Ukraine son esclave.

Mesdames et Messieurs !

Nous constatons tous que l’architecture actuelle de la sécurité mondiale et les organisations internationales ne sont pas encore en mesure d’influencer l’État agresseur pour mettre fin à cette guerre et rétablir la sécurité internationale. Le Conseil de sécurité de l’ONU a-t-il fonctionné ? Non. De plus, votre voix au Conseil de sécurité de l’ONU – la voix de l’Afrique – n’a pas été pleinement entendue.

Mais le monde globalisé d’aujourd’hui est impossible à imaginer sans l’Afrique, tout comme il est impossible d’imaginer l’Afrique sans notre monde globalisé. Et il est juste que l’Union africaine soit active par principe, défendant les intérêts de tous les habitants de votre continent. Cependant, votre voix doit être suffisamment forte dans toutes les structures internationales. Et si elles doivent être réformées pour cela, y compris le Conseil de sécurité de l’ONU, alors cela doit être fait.

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C’est pourquoi, par exemple, le 5 avril, dans mon discours au Conseil de sécurité de l’ONU, j’ai proposé de convoquer une conférence mondiale sur la réforme et la transformation de l’ONU à Kyiv, bien sûr, après cette guerre russe et notre victoire. J’ai également lancé une nouvelle politique de l’Ukraine envers l’Afrique. C’est pendant mon mandat que la première Stratégie pour le développement des relations de l’Ukraine avec les États africains a été approuvée. Le dialogue avec tous les pays du continent sera intensifié. Le représentant spécial de l’Ukraine pour l’Afrique entrera également en fonction dans un proche avenir.

Je veux que nous nous comprenions parfaitement et que nous interagissions sans intermédiaires – pour nos intérêts communs. Et le fait qu’il y ait de tels intérêts est assez évident après le 24 février. Parce que la stabilité de vos pays dépend de la stabilité en Ukraine et dans notre région.

Nous devons libérer notre peuple des menaces créées artificiellement par tout État qui veut nous assujettir

Suivant mes instructions, la première tournée régionale du ministre des Affaires étrangères d’Ukraine dans les États d’Afrique subsaharienne est en cours de préparation. Bien sûr, nous devons aussi développer le dialogue interparlementaire. À cette fin, j’initie des visites dans des pays africains par des représentants de la Verkhovna Rada d’Ukraine [le Parlement]. Et je vous invite à visiter notre pays maintenant pour renouer nos liens bilatéraux. Et je propose de commencer à préparer – à notre volonté commune – une grande conférence politique et économique « Ukraine – Afrique ».

Dans de nombreux pays de l’Union africaine, l’Ukraine est bien connue économiquement et dans le domaine éducatif. Nos liens sont, en fait, très anciens. Nos spécialistes construisent des entreprises dans vos pays depuis l’époque soviétique. Vos étudiants ont étudié dans nos universités.

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Nous avons toujours contribué au maintien de la paix sur le continent africain. Jusqu’au 24 février, plus de 300 casques bleus ukrainiens ont effectué des tâches dans six missions de l’ONU. Et notre contingent national, y compris le 18ème détachement d’hélicoptères, était un élément important de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo. Et c’est sur la base de ces relations qui existent depuis de nombreuses années que nous devons construire une nouvelle histoire politique. Nous pouvons le faire. Nous devons libérer notre peuple des menaces créées artificiellement pour nous par tout État qui veut simplement nous assujettir, utiliser nos ressources, notre terre.

Notre tâche numéro un est maintenant de nous débarrasser enfin de la menace de la faim. Au XXIème siècle, une telle menace ne peut tout simplement pas exister – grâce à l’Ukraine, grâce à notre secteur agricole. Nous couvrons les éventuels déficits, nous produisons pour que la nourriture soit suffisante pour chacun de vos pays – tous les consommateurs avec lesquels nous travaillons. S’il n’y avait pas eu la guerre avec la Russie, vous seriez maintenant dans une position différente – complètement en sécurité. C’est pourquoi, afin d’éviter la famine, les efforts d’États comme la Russie pour revenir à la politique agressive du colonialisme doivent cesser.

Le temps des empires est révolu. Les gens ont le droit de vivre – et de tout avoir pour la vie.

Merci ! Gloire à l’Ukraine !