Politique

Marzouki jusqu’à la lie

Mis à jour le 11 novembre 2013 à 17:52
Marwane Ben Yahmed

Par Marwane Ben Yahmed

Directeur de publication de Jeune Afrique.

"Je comprends parfaitement l’extrême irritation des Tunisiens, mais je n’ai que la patience pour le moment à leur proposer." Dans deux entretiens accordés aux quotidiens français Le Monde et Libération, le président tunisien, Moncef Marzouki, aura hélas confirmé sa totale inutilité, s’évertuant à défendre, arguments spécieux à l’appui, l’indéfendable : l’irresponsabilité de la classe politique tunisienne, laquelle est incapable de se mettre d’accord sur une sortie de crise depuis février dernier ! L’éloge de la patience, donc. Mais aussi une incroyable cécité politique quand il décrit des "négociations un peu compliquées", des rodomontades ("je ne remettrai les clés de Carthage qu’à un président démocratiquement élu") et des excuses pires que les fautes ("nous avons sous-estimé le danger salafiste en nous focalisant sur les défis économiques et politiques", relevés haut la main comme on le sait)…

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Sans oublier cette détestable propension des dirigeants issus des révoltes arabes à invoquer "l’ennemi invisible" pour masquer leur propre médiocrité. "Les partisans de Ben Ali veulent déstabiliser la Tunisie", nous dit Marzouki pour justifier l’échec patent de la troïka. Comme Morsi explique le sien, et le coup d’État dont il a été victime, par les machinations de forces de l’ombre acquises à Moubarak. Et comme les pseudo-nouvelles autorités libyennes le font à propos des sbires de Kadhafi. Une technique vieille comme le monde ("le jour où nous le pourrons, nous exposerons tout cela au peuple" : pourquoi pas maintenant ?) et qui ne convainc personne. Bref, c’est Kafka à Carthage.

Soyons clair, tout le monde, opposition comprise, a sa part de responsabilité dans le blocage actuel. Guerre d’ego, volonté de s’assurer, quitte à tricher, une victoire lors des prochaines élections, intérêts personnels placés au-dessus de l’intérêt général, incompétence… C’est à se demander s’ils ne sabordent pas sciemment une transition dont on n’imaginait tout de même pas qu’elle serait aussi laborieuse. Ennahdha, au premier chef, puisque c’est elle qui dirige de facto le pays depuis fin 2011. Nous l’avons suffisamment critiquée dans ces colonnes. Inutile de tirer sur une ambulance qui roule depuis longtemps sur les jantes. Mais que dire de Marzouki, pathétique rémora arrimé au squale islamiste ? Par son profil d’ancien opposant à Ben Ali, de militants des droits de l’homme attaché à la laïcité, mais surtout par ses fonctions, il devait être le garant de cette transition. Une vigie capable de taper du poing sur la table quand le processus menace de déraper, de faciliter le dialogue entre les différentes parties, de contraindre ses alliés obnubilés par le pouvoir à respecter la feuille de route écrite par les vrais acteurs de la révolution. Il aurait dû, compte tenu des circonstances – et il faut reconnaître qu’elles étaient pour le moins difficiles -, jouer un rôle historique. Mais il suffit de l’écouter aujourd’hui, ou de se souvenir de ses silences coupables ou de ses bourdes d’hier pour constater que le burnous de président était trop grand pour lui. Il n’y a cependant pas lieu de s’inquiéter : la patience est, dit-on, l’art d’espérer…