Politique

Niger : comment Issoufou a organisé la libération des otages enlevés à Arlit

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Niamey, 29 octobre. Le président nigérien, Jean-Yves Le Drian (à g.) et Laurent Fabius (à dr.).

Niamey, 29 octobre. Le président nigérien, Jean-Yves Le Drian (à g.) et Laurent Fabius (à dr.). © THIERRY MUNCH/AFP

Au lendemain du dénouement qui a vu le retour dans leur foyer des quatre otages, le président nigérien Mahamadou Issoufou apparaît comme l’architecte de l’opération dont voici les coulisses.

Les images ont tourné en boucle pendant deux jours en France. Elles montrent Mahamadou Issoufou, le président du Niger, bonnet couleur bordeaux et boubou blanc immaculé comme à son habitude, entouré, dans une pièce exiguë d’une résidence officielle, de Thierry Dol, Daniel Larribe, Pierre Legrand et Marc Féret, les quatre otages français d’Arlit tout juste libérés après 1 139 jours de détention dans le désert. Eux sont hagards, lui, sobre, comme souvent. Il aurait pourtant pu en faire des tonnes. Quelques heures plus tôt, en ce dernier mardi du mois d’octobre, c’est lui qui avait appelé "son ami" François Hollande, alors en déplacement en Slovaquie, pour l’informer que les quatre otages étaient entre les mains de ses hommes et qu’ils étaient en route pour le Niger.

Pierre-Antoine Lorenzi : négociateur

Depuis, à Paris comme à Niamey, c’est le même refrain : Issoufou est le grand architecte de cet heureux dénouement, et Mohamed Akotey en a été son maître d’oeuvre. "Ce sont eux, et eux seuls qui ont obtenu ces libérations, souffle une source diplomatique française. Nous ne leur avons apporté qu’un soutien logistique."

>> Lire : Mohamed Akotey, profession négociateur

La réalité est certainement plus complexe. Il est probable que des sociétés privées aient joué un rôle, mais personne ne sait jusqu’à quel point. Une partie de la presse française a notamment cité la société Amarante, que dirige Pierre-Antoine Lorenzi, un ancien haut fonctionnaire proche de la gauche ainsi que d’Alger, et qui aurait eu pour mission, outre de servir de courroie de transmission entre Paris et Niamey, d’assurer la sécurité des négociateurs. À l’Élysée comme à Niamey, on nie avoir fait appel à cette société. "Akotey n’a pas besoin d’être protégé par des Français pour se rendre dans le Sahel", persifle une source touarègue. Mais une valise pleine de billets de banque, peut-être…

Il est également probable en effet qu’une rançon ait été versée aux ravisseurs. Plusieurs médias évoquent la somme de 20 millions d’euros. Mais, là encore, le gouvernement français nie. Comment pourrait-il en être autrement alors que Hollande clame depuis plusieurs mois que les rançons, avec lui, c’est fini. À Niamey, on feint de ne rien savoir à ce sujet.

>> Voir l’interview de Seidik Abba, rédacteur en chef de Jeune Afrique : Libération des otages français : rançon, impunité et polémique

Il est en revanche avéré que le président français a eu son mot à dire sur les conditions de la libération et que son ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, s’est déplacé à Niamey à plusieurs reprises. Il s’y trouvait deux semaines avant la libération pour finaliser le plan.


Les rançons des otages augmentent sans cesse. © Jeune Afrique

"C’est au Niger qu’ils ont été enlevés, c’est au Niger de les ramener chez eux"

Une certitude : c’est le Niger qui a obtenu des geôliers qu’ils libèrent les otages et qui est allé les chercher dans le nord du Mali, où ils étaient baladés depuis leur enlèvement le 16 septembre 2010.

Dès sa prise de fonctions, en avril 2011, Issoufou en fait une affaire personnelle. L’ancien cadre de la Société des mines de l’Aïr (Somaïr), une filiale nigérienne d’Areva, le géant mondial de l’uranium qui compte des salariés parmi les otages, ne supporte pas l’idée que son pays ne lave pas cet "affront". "C’est au Niger qu’ils ont été enlevés, c’est au Niger de les ramener chez eux", dit-il à ses proches. Il ne s’agit pas seulement de redorer le blason de son pays. Issoufou sait que pour attirer les investisseurs miniers, il faut être irréprochable en matière de sécurité.

Rapidement, il consulte. Tout le monde lui parle de Mohamed Akotey. Ce Touareg rigoureux et discret avait été mandaté par le général Salou Djibo, le président du régime de transition, pour négocier avec les ravisseurs. Parti en quête d’Abou Zeid deux semaines seulement après le rapt, il l’avait rencontré le 18 octobre 2010 grâce à des cousinages touaregs qu’il cultive depuis des années tant au Niger qu’au Mali. Là, à l’extrême nord du Mali, l’émir d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) lui révèle qu’il est arrivé trop tard : un autre émissaire l’a devancé, Ahmada Ag Bibi, l’un des lieutenants d’Iyad Ag Ghaly que des réseaux français, adoubés par le président du Mali, Amadou Toumani Touré, ont contacté.

>> Lire aussi : En coulisses, les Nigériens contredisent la version française

Tenace, Akotey obtient tout de même d’Abou Zeid le droit de revenir. Ce qu’il fera. Une fois, deux fois… dix fois. C’est que lui aussi, selon les mots d’un autre médiateur du désert qui le connaît bien, "en a fait une affaire personnelle". Au fil des mois, Akotey profite de ses incursions dans le Nord-Mali pour prendre des nouvelles des captifs. Pour garder le contact aussi avec Abou Zeid et ses hommes, notamment son bras droit, un dénommé Choueib. Bien lui en a pris.

Quand Issoufou le fait venir au palais, Akotey lui prouve qu’il est l’homme de la situation. Il n’a pas grand mal : les deux hommes se connaissent depuis longtemps. Akotey est membre du Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS), que préside Issoufou. C’est aussi un proche du Premier ministre, Brigi Rafini, et de certains des membres de son cabinet.


Une région sous pression. © Infographie : Jeune Afrique – Elena Blum

Rançon pour les trois premiers otages : 17 millions de dollars

Issoufou parlera de lui à Nicolas Sarkozy. Mais à cette époque, c’est un autre émissaire qui a le vent en poupe. Le Français Jean-Marc Gadoullet : un ancien officier de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) reconverti dans la sécurité privée (il a été le conseiller militaire d’Idriss Déby Itno) et introduit dans l’Adrar des Ifoghas par le même Ahmada Ag Bibi.

En février 2011, Gadoullet obtient la libération de trois des sept otages (une Française, un Malgache et un Togolais). Montant estimé de la rançon : 17 millions de dollars (12,6 millions d’euros). Déjà, les captifs tout juste libérés passent par Niamey. Mais Akotey n’y est pour rien. Quand il avait croisé pour la première fois le regard d’Abou Zeid, il avait proposé six fois moins…

Mais la roue va tourner. Alors qu’Akotey continue ses va-et-vient entre l’Aïr et l’Adrar des Ifoghas et assiste à la maturation de la future rébellion armée, puis à son déclenchement, les sommes évoquées aiguisent les appétits. Les intermédiaires se multiplient. Bientôt, Gadoullet se met à dos le gouvernement malien. Puis Ag Bibi rejoint Ansar Eddine. Le contact est de plus en plus difficile. François Hollande "débranche" Gadoullet. Nous sommes à la fin de 2012.

Dès leur première rencontre, à l’Élysée, six mois plus tôt, Issoufou avait évoqué la question avec Hollande. Il lui avait notamment parlé d’Akotey et de ses contacts solides avec les ravisseurs. C’est donc vers son camarade de l’Internationale socialiste que le président français se tourne. "Je compte sur toi", lui dit-il. Ce n’est pas une mission qu’il lui confie – "parce qu’Issoufou n’est pas un préfet", glisse un conseiller à l’Élysée -, mais c’est tout comme. À chacun de leur tête-à-tête, ils prennent quelques minutes pour en parler en aparté. Même leurs plus proches collaborateurs ne sont pas mis dans la confidence. Il arrive aussi qu’ils s’appellent au téléphone. Akotey, lui, est en contact avec la DGSE.

À Niamey, rares sont ceux qui sont placés dans le secret. Akotey, très discret, n’en parle qu’à ses proches. À chacun de ses retours de mission, il ne rend compte qu’à deux hommes : le président et le chef des services de renseignements, le général Lawal Chékou Koré.

Cet officier n’est pas un inconnu au Niger. En 1999, il a fait partie des militaires qui ont porté la transition après l’assassinat de Baré Maïnassara. Une fois élu, Mamadou Tandja le nomme chef d’état-major de la Gendarmerie nationale. Chargé quelques mois plus tard d’une enquête sur une tentative de coup d’État, il provoque la colère du Premier ministre d’alors, Hama Amadou, en blanchissant les militaires soupçonnés. Il est limogé puis mis aux arrêts, et entame une longue traversée du désert (qui le verra notamment rejoindre les rangs de l’Onuci à Bouaké).

Akotey aurait été seul à prendre la route du Nord

Dès son élection, Issoufou le nomme à la tête des Renseignements, puis le fait général. Considéré comme un homme de confiance par le président, il possède un autre atout : il connaît très bien Akotey depuis qu’il a dirigé dans les années 1990 le Haut-Commissariat à la restauration de la paix, une structure créée en 1994 en guise de réponse à la première rébellion touarègue. À l’issue d’un stage à l’École de guerre de Paris, il avait d’ailleurs consacré son mémoire à cette rébellion.

Janvier 2013 : la guerre éclate. Des semaines sans nouvelles. Puis l’annonce de la mort d’Abou Zeid. Au bout de quelques mois, Akotey réactive ses réseaux, et notamment Iyad Ag Ghaly, qu’il parvient à contacter et qui a, semble-t-il, joué un rôle crucial dans le dénouement de cette affaire. Les deux hommes se connaissent depuis longtemps. Ils sont liés par des liens familiaux (tous deux sont ifoghas) "qu’il est impossible de rompre", glisse un proche d’Akotey. Une chance : les otages n’ont pas changé de mains contrairement à ce qui a été annoncé. C’est toujours les hommes d’Abou Zeid qui les détiennent. En juillet 2013, l’émissaire ramène du désert une preuve de vie. En septembre (quelques jours après la cérémonie d’investiture d’Ibrahim Boubacar Keïta, à laquelle il a assisté), des inquiétudes. "Cela prendra encore du temps", confie-t-il à ses proches.

Depuis quelques jours, les services de renseignements de Bamako savent où sont les otages et qui les détient. Et ont mis Paris au parfum.

Puis à la mi-octobre le voilà qui repart subitement sur le terrain avec une poignée de jeunes Touaregs. Personne, hormis le cercle restreint des initiés, ne connaît la raison de cette précipitation. Est-ce cette information glanée par les Maliens ? Depuis quelques jours, les services de renseignements de Bamako savent où sont les otages et qui les détient. Et ont mis Paris au parfum. Un bon moyen de pression sur les ravisseurs.

Le 29 octobre, Akotey ramène enfin les quatre hommes. Que s’est-il passé ce jour-là ? En France, plusieurs médias évoquent le déplacement, dans l’extrême nord du Mali, d’une délégation composée de Français et de Touaregs et dirigée par Akotey. Au Niger, c’est une tout autre version qui circule dans l’entourage le plus proche du président Issoufou. En fait de délégation d’envergure, Akotey aurait été seul à prendre la route du Nord. Il se serait d’abord rendu à Kidal vers le 22 octobre. Puis les geôliers lui auraient fixé un rendez-vous, en lui fournissant des coordonnées GPS, à une centaine de kilomètres au nord de Kidal, dans l’Adrar des Ifoghas.

Dès le lieu de l’échange connu, un hélicoptère de l’armée nigérienne (un Mi-17) a décollé de Niamey. À son bord : des pilotes, des agents du renseignement et le général Koré, qui a planifié l’opération. Les quatre Français auraient été amenés sur ce lieu à bord de deux 4×4 escortés de quatre autres pick-up armés. Après des échanges brefs ("vingt minutes", selon une source militaire), les otages seraient montés dans l’hélicoptère.

Trois heures plus tard – la nuit tombait -, ils posaient le pied sur le tarmac de l’aéroport militaire de Niamey, où les attendait Issoufou. Aujourd’hui, ils sont libres. Et Hollande doit une fière chandelle à "son ami" nigérien.

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