Politique

Niger : Mohamed Akotey, profession négociateur

À dix reprises, Mohamed Akotey rencontre Abou Zeid, le tueur d'Aqmi. © DR

Ancien ministre, directeur de la filiale du groupe nucléaire français Areva, cet homme discret a su gagner la confiance des Touaregs et des autorités nigériennes et françaises. Mais que sait-on au juste de Mohamed Akotey ?

De Mohamed Akotey, héros discret de la libération des otages d’Arlit, les Nigériens disent qu’il a eu plusieurs vies. Toutes dictées par des circonstances exceptionnelles. Jeune étudiant en géographie à l’université de Niamey, la vie de cet homme de 46 ans originaire du village de Tidène, dans la région d’Agadez, bascule une première fois lorsqu’il quitte son pays dans les années 1990 pour poursuivre des études d’archéologie en France, grâce à une bourse de la coopération française obtenue par sa famille. Le 15 décembre 1995, un événement inattendu interrompt son cursus et change totalement sa vie : son oncle Mano Dayak, cofondateur avec Thierry Sabine du rallye Paris-Dakar et figure emblématique (surtout en France, où les médias en ont fait leur coqueluche) de la rébellion touarègue qui a éclaté cinq ans plus tôt, décède dans un tragique accident d’avion dans les montagnes du Nord-Niger alors qu’il se rendait à Niamey pour un nouveau round de négociations. Il faut vite trouver un nouveau chef, emblématique comme Mano Dayak, capable de fédérer une rébellion minée par les divisions et de laisser la place aux autres quand viendra le moment de toucher les dividendes de la lutte. Un leader capable aussi de tact et de fermeté avec les autorités nigériennes. Akotey a le profil de l’emploi. "Ce n’est pas un va-t-en-guerre. C’est un intellectuel. Un homme qui ne parle pas beaucoup, mais en qui on peut avoir confiance. Il est calme, réservé et correct", dit de lui un autre médiateur sahélien.

Pressé par la famille, Akotey prend ainsi la tête de la Coordination de la résistance armée (CRA), fondée par son oncle. Il hérite aussi de ses réseaux parisiens dans la diplomatie, le showbiz, les médias et les services secrets. Continuité familiale, pas stratégique : Akotey rejoint le processus des "accords de paix définitive" le 25 octobre 1995 à Niamey, signés le 24 avril de la même année par la plupart des groupes rebelles mais rejetés par son oncle. Il réussit aussi à mettre fin à la querelle de leadership avec Rhissa Ag Boula au sein de la communauté touarègue, allié puis rival de Mano Dayak.

C’est un Ifogha, comme Iyad Ag Ghali, chef du mouvement islamiste malien Ansar Eddine qui jouit, dans cette communauté, d’une immense aura. Leurs destins ont pris des voies différentes, mais ils se respectent.

Nommé ministre de l’Environnement et de la Lutte contre la désertification

Au lendemain de la signature des accords de paix, les chefs rebelles obtiennent tous des strapontins ou des compensations financières : Rhissa Ag Boula, Mohamed Anako, Mohamed Ag Aoutchiki Kriska, Issa Lamine… Tous, sauf Mohamed Akotey, qui choisit de retourner dans l’ombre pour cultiver patiemment ses réseaux dans sa communauté. C’est un Ifogha, comme Iyad Ag Ghali, chef du mouvement islamiste malien Ansar Eddine qui jouit, dans cette communauté, d’une immense aura. Leurs destins ont pris des voies différentes, mais ils se respectent. D’Iyad, Akotey disait il y a quelques mois qu’"il ne combattra jamais Aqmi [Al-Qaïda au Maghreb islamique], car ce sont des musulmans, comme lui". Il assurait aussi qu’à aucun moment il n’avait détenu les Français.

La vie de l’ancien étudiant en archéologie prend un nouveau tournant lorsqu’en 2007 le président nigérien Mamadou Tandja le nomme ministre de l’Environnement et de la Lutte contre la désertification. Il n’a alors pas de mots assez durs pour dénoncer la nouvelle rébellion touarègue, "injustifiée" car menée par "des petits bandits". Il profite de son poste pour construire des puits pastoraux dans le nord du Niger et accompagner le développement du secteur de l’élevage. Des initiatives qui renforcent sa crédibilité auprès des autres Touaregs, bien au-delà des seuls Ifoghas. Bien que francophile, Akotey obtient définitivement le statut de "notable touareg". Il a mûri, arbore une calvitie et préfère le turban bleu au costume-cravate. Un véritable chef touareg.

Mohamed Akotey, la coqueluche des médias français

En 2008, il démissionne de son poste de ministre pour devenir président du conseil d’administration d’Imouraren SA, une société nigérienne détenue à 58 % par le groupe nucléaire Areva, mise sur pied pour exploiter la très prometteuse et très convoitée mine d’uranium d’Imouraren. En redoutable tacticien, il sait que la gestion de cette matière première ouvre des portes à Paris, dans les milieux économiques, politiques et dans la communauté du renseignement. Lorsque le président nouvellement élu, Mahamadou Issoufou, à la suite de Salou Djibo, le confirme dans son rôle officieux de médiateur nigérien pour la libération des otages d’Arlit, personne ne trouve à y redire. Ni à Paris, ni à Niamey, ni même à Ouagadougou.

Sa première mission dans le Nord-Mali, Akotey la mène en octobre 2010, à peine deux semaines après l’enlèvement des sept otages d’Areva. Il rencontre, le 18 octobre, grâce à ses réseaux touaregs, l’émir d’Aqmi Abou Zeid dans l’Adrar des Ifoghas, et il lui parle sans sourciller, les yeux dans les yeux. En juillet, il ramène des preuves de vie des quatre otages restants (sur les sept enlevés). "Le dénouement approche", a-t-il glissé à ses proches et à ses contacts français avant de finaliser, le 27 octobre, leur libération.

Ce jour-là, son destin a une nouvelle fois basculé. L’homme de l’ombre timide et besogneux est devenu la coqueluche de la presse française. Lui se serait bien passé d’une telle publicité. Après avoir ramené les otages à Niamey, il s’est discrètement éclipsé. Depuis, il refuse de parler aux journalistes. La gloire, c’est bon pour les autres.

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