Immigration

Sahel : le désert des barbares

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Par  François Soudan

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Fin octobre, 52 enfants sont morts de soif dans le nord du Niger.

Fin octobre, 52 enfants sont morts de soif dans le nord du Niger. © AFP

Le dimanche 3 novembre, lendemain de l’assassinat de nos deux confrères de RFI non loin de Kidal, avait été déclaré jour de deuil continental par l’Union africaine. Non pas en hommage à Ghislaine Dupont et Claude Verlon, mais à la mémoire des 350 victimes anonymes de la tragédie de Lampedusa, noyées aux portes de la forteresse Europe. Mauvaise pioche : un dimanche d’abord et un dimanche submergé par le torrent d’émotion médiatique qu’a suscitée à juste titre la disparition des deux journalistes français. Résultat, pas une ligne, pas un écho sur ce non-événement à propos duquel il n’y avait d’ailleurs rien à dire, puisque les recommandations de l’UA – mise en berne de tous les drapeaux et minute de silence dans tous les lieux publics – sont partout passées inaperçues.

Quelques jours avant le drame de Kidal, 92 corps décomposés, à demi dévorés par les chacals, ont été retrouvés à la frontière nigéro-algérienne, morts de soif à quelques kilomètres d’un puits. Parmi eux, 52 enfants qui tous serraient dans les replis de leurs chemises les Corans et les tablettes des talibés. Sans doute l’effectif au complet d’une école coranique du sud du Niger venu mendier en Algérie, là où l’aumône permet encore de survivre. L’un des deux camions qui les transportaient pour le compte d’un réseau de trafiquants établi entre Tamanrasset, Arlit et Agadez, et dont les liens avec les katibas jihado-mafieuses sont connus, était tombé en panne. Le chauffeur est alors monté à bord du véhicule en état de marche, lequel, après s’être délesté de sa cargaison humaine, aussitôt remplacée par les jerricans d’eau potable disponibles, a fait demi-tour afin d’aller chercher les pièces détachées nécessaires à la réparation. Il n’est jamais revenu. La suite, l’errance, la souffrance, l’agonie et la découverte le 31 octobre par une patrouille de secours des petits cadavres momifiés, relève de l’indicible.

Cette hécatombe n’a fait la une d’aucun JT, ni donné lieu au moindre communiqué du Conseil de sécurité de l’ONU. Seul le Niger a décrété trois jours de deuil national, dans l’indifférence quasi générale. Comment ne pas faire la comparaison ? D’un côté un président, une Assemblée nationale et des médias français communiant dans la douleur des familles des victimes et de leurs collègues touchés au coeur. De l’autre ces chefs d’État africains, prompts à présenter leurs condoléances – et même à écraser une larme – pour le décès de ces deux professionnels étrangers victimes d’un devoir d’informer dont ils n’ont généralement cure, mais que le sort de 52 gamins naufragés des sables laisse manifestement impassibles. Dans ce Sahel rendu fou par l’argent des rançons et des trafics, parcouru de bandes barbares, où preneurs d’otages, tueurs de journalistes et contrebandiers d’enfants échangent constamment leurs rôles, les morts n’ont pas tous la même valeur. Une dichotomie qui n’aurait certainement pas échappé à Ghislaine Dupont.

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