Politique

Gambie : vers le jugement dernier de Yahya Jammeh ?

Les autorités de Banjul viennent de suspendre les militaires, policiers et membres des services de renseignement soupçonnés de crimes sous l’ancien régime. Un premier pas vers un procès du dictateur, espèrent ses victimes.

Mis à jour le 16 juin 2022 à 17:14
Damien Glez

Par Damien Glez

Dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.

Les autorités gambiennes ont annoncé la suspension des fonctionnaires soupçonnés de crimes sous Jammeh. © Damien Glez

Les pages des autocrates tournées, il y a des purges plus ou moins rapides, la célérité étant parfois signe d’une chasse aux sorcières destinée à noyer le poisson. Voilà plus de cinq ans que Yaya Jammeh, le « roi défiant les fleuves », a échoué à défier la coalition de son opposition, sous la pression d’une intervention militaire ouest-africaine. Cinq années pendant lesquelles le parti de l’ancien dirigeant a eu pignon sur rue, le président actuel Adama Barrow n’affichant guère de volonté de poursuivre les responsables des violations présumées des droits de l’homme entre 1994 et 2017. Et voilà qu’en mai 2022, Barrow réélu, le gouvernement se déclarait prêt à faire juger 70 personnes, parmi lesquelles Yahya Jammeh

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Faut-il tendre l’oreille pour percevoir le cliquetis d’une machine judiciaire gambienne enfin en ordre de bataille ? Ce mardi, six mois après la remise au gouvernement du rapport d’une commission chargée d’enquêter sur les crimes commis sous l’ère Jammeh, le porte-parole du ministère de la Justice annonçait l’ordre de suspension des employés de l’État mis à l’index. Selon Kimbeng Tah, chacun de ces derniers aurait reçu une notification qui laisse supposer une mise à disposition de la justice.

Torture et abus sexuels

Il est question de 23 années d’exactions, notamment d’actes de torture, d’exécutions sommaires et d’abus sexuels. Les auteurs du rapport sur les crimes ont dénombré entre 240 et 250 personnes décédées entre les mains de l’État et de ses agents, dont le journaliste correspondant de l’AFP Deyda Hydara, assassiné le 16 décembre 2004. La liste des suspendus comporte des membres de l’armée, de la police, des services de renseignement et des services pénitentiaires, notamment les tristement fameux Gorgui Mboob et Ebrima Jim Drammeh, respectivement commandant de l’unité anti-criminalité de la police et directeur des opérations de l’Agence de lutte contre la drogue.

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La comparution de Yahya Jammeh reste, elle, bien hypothétique, l’ex-autocrate vivant en exil en Guinée équatoriale, pays qui ne partage pas d’accord d’extradition avec la Gambie. Mais certains activistes du dossier gambien sont des spécialistes internationaux de la patience en matière de justice. La suspension des fonctionnaires est « une étape tangible et concrète de la part du gouvernement », selon Reed Brody, avocat de la Commission internationale de juristes qui travaille avec les victimes de Yahya Jammeh. Celui que l’on surnomme le « chasseur de dictateurs » a travaillé seize ans sur le cas d’Hissène Habré. Présent à son procès, l’ancien dictateur tchadien a été condamné 27 ans après son départ du pouvoir…