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Algérie : Anis Rahmani, de magnat à paria à la prison de Koléa

Ancien patron du groupe de presse Ennahar, Anis Rahmani écope d’une peine de dix ans de prison ce 13 juin. Avant sa disgrâce, cet homme naguère puissant et intouchable avait notamment participé à une campagne de dénigrement contre l’actuel président Abdelmadjid Tebboune.

Mis à jour le 16 juin 2022 à 16:21

Mohamed Mokeddem (alias Anis Rahmani), écrivain et journaliste algérien, à Paris le 25 novembre 2010. © Michel Lunardelli/Leemage

De la gloire à la déchéance. De la vie de faste, de l’argent qui coulait à flots, à une cellule minuscule de la prison de Koléa. Il y a encore un peu plus de deux ans, Anis Rahmani, de son vrai nom Mohamed Mokadem, était un homme riche, influent et puissant qui plastronnait à la tête du premier groupe de médias privé algérien, Ennahar.

De cette puissance, il ne reste plus rien aujourd’hui. Ses biens et sa fortune ont été saisis par la justice et son groupe a perdu de son influence. En prison depuis février 2020, Anis Rahmani a été condamné le 13 juin par un tribunal d’Alger à 10 ans de prison, assortis d’une amende d’un million de dinars (6 550 euros environ) ainsi qu’à la confiscation de ses biens et de ses avoirs.

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L’ex-PDG d’Ennahar était jugé, en compagnie de l’ancien homme d’affaires Mahieddine Tahkout, pour « blanchiment d’argent », « trafic d’influence », « octroi et demande d’indus avantage », « violation de la réglementation des changes », « utilisation à mauvais escient des biens de l’entreprise », « transfert illicite de biens » et « fausse déclaration ».

Splendeurs et misères des courtisans

Ce nouveau verdict s’ajoute à une condamnation à 5 ans de prison prononcée en novembre 2020 pour avoir enregistré et diffusé en 2018 une conversation avec un officier des services de renseignements. Pour cette affaire, il était poursuivi pour « outrage à un officier durant l’exercice de ses fonctions », « diffamation à l’encontre de l’armée », « outrage à corps constitué » et « atteinte à la vie privée en enregistrant une communication sans l’accord du concerné ».

La justice lui reproche d’avoir indument obtenu de l’argent et des véhicules de la part de l’homme d’affaires Mahieddine Tahkout, d’avoir usé de trafic d’influence pour acquérir un terrain à Alger, d’avoir transféré illégalement des fonds issus de ses activités en Algérie et d’avoir acquis des biens notamment en France et à Dubaï.

À moins de la clémence de la justice en appel, d’une réduction de peine ou d’une grâce présidentielle, Anis Rahmani ne quittera pas sa cellule avant 2030. De quoi méditer sur son ascension et sa disgrâce.

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Une séquence qui dit combien l’ancien patron d’Ennahar s’est longtemps senti intouchable, au point de jouer avec les redoutables services secrets algériens. Le 9 octobre 2018, Anis Rahmani diffuse sur sa chaîne l’enregistrement d’une conversation téléphonique entre un colonel des services de renseignements et lui.

Cet enregistrement fait suite à un interrogatoire dans le centre Antar, une caserne située sur les hauteurs d’Alger, d’un journaliste du groupe Ennahar à propos d’un article dont les services souhaitent qu’il soit retiré. En diffusant cette conversation, une première dans les annales de la presse en Algérie, Anis Rahmani entend faire pression sur cet officier et défier son institution.

Le succès Ennahar TV

Abdelaziz Bouteflika, bien que valétudinaire, tient encore les rênes du pouvoir et son frère Saïd gère les affaires du pays comme une sorte de régent, entouré d’une classe d’hommes d’affaires comme Mahieddine Tahkout, Ali Haddad ou les frères Kouninef. Une époque où Anis Rahmani, ami et confident de Saïd Bouteflika, est plus qu’un magnat de la presse, presque un décideur.

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Journaliste arabophone spécialiste des questions de terrorisme et de sécurité, grande gueule, plutôt bien informé, Anis Rahmani a toujours entretenu une réputation sulfureuse parmi ses collègues du fait justement de sa très grande proximité avec les services de sécurité. Sa carrière connait un tournant en 2007 lorsqu’il lance le quotidien arabophone Ennahar.

Savant mélange de sensationnalisme, d’infos secrètes et de bidonnages, le journal rencontre le succès éditorial et financier. Très vite, Anis Rahmani comprend tous les avantages qu’il peut tirer de cette position et se met au service des puissants du moment, notamment de Saïd Bouteflika dont il devient très proche. L’argent des annonces publicitaires coule à flots, ses réseaux s’étoffent et sa puissance commence à s’établir au-delà du milieu de la presse.

Anis Rahmani, qui forme alors un tandem avec son épouse, entre dans une nouvelle dimension lorsque le couple lance en mars 2012 une chaîne privée dénommée Ennahar TV dont le registre de commerce est basé en Jordanie – les télévisions privées ne sont pas encore autorisées à émettre en Algérie.

Très vite, Ennahar TV devient la première chaîne d’information du pays. La campagne électorale pour la présidentielle de 2014 durant laquelle Abdelaziz Bouteflika brigue un quatrième mandat en dépit d’une santé chancelante, offre l’opportunité à Anis Rahamni de mettre sa télé au service de la présidence.

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Dès lors son groupe se diversifie, le chiffre d’affaires explose, la fortune du couple s’accroît et le PDG d’Ennahar étale sa puissance en public comme en privé. Les ministres courent sur les plateaux de la chaîne, les hommes d’affaires l’arrosent avec des contrats, les milliardaires lui mangent dans la main et même les services de sécurité le redoutent, du fait de la protection dont Saïd Bouteflika le couvre.

Du Capitole à la roche Tarpéienne

Signe de cette puissance, Ennahar se voit accorder la primeur des informations de la présidence et de l’armée, reléguant ainsi les médias de l’État au rôle de pâles figurants. Sûr de lui, un peu arrogant, un peu imbu de son influence, Anis Rahmani est intouchable.

Tellement qu’à l’été 2017, sur instruction de Saïd Bouteflika et de ses amis oligarques, Anis Rahmani mène une campagne contre le Premier ministre Abdelmadjid Tebboune, dont l’exercice à la tête du gouvernement n’aura duré que 80 jours. Il est débarqué le 15 août 2017 sur instigation de Saïd Bouteflika et de ses amis hommes d’affaires. Son tort ? Avoir entamé une campagne anti-corruption qui vise les tycoons proches du président et de son frère.

Or celui qui a été ainsi mis au placard revient triomphalement aux affaires, après la démission forcée d’Abdelaziz Bouteflika en avril 2019 et la mort du chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah en décembre de la même année. Désormais président, Abdelmadjid Tebboune serait-il tenter d’alléger le calvaire de celui qui a amplement contribué à sa traversée du désert entre 2017 et 2019 ? Peu probable.