Politique

Centrafrique : Séléka, dégage !

Mis à jour le 2 décembre 2013 à 08:24

Du chaos qui s’est installé en Centrafrique, Michel Djotodia et la coalition qui l’a porté au pouvoir en mars sont directement responsables. Une seule solution : les faire partir, et vite.

Confrontés, si l’on en croit le secrétaire général de l’ONU, le Département d’État américain et la porte-parole du gouvernement français, à une situation "prégénocidaire", et "extrêmement grave", 4,5 millions de Centrafricains dorment la nuit du plus paisible des sommeils… "C’est avec gravité", souligne en effet un communiqué surréaliste de la présidence en date du 19 novembre, que le chef de l’État "suit la courbe de la situation sécuritaire tant à Bangui qu’en province", et "avec fermeté" qu’il tient à assurer son peuple de sa "détermination à lutter" contre ceux qui veulent "recouvrir la Centrafrique du manteau noir de l’obscurantisme". Autant dire que Michel Djotodia, 64 ans, président autoproclamé et intérimaire, compte les morts dont son propre pouvoir est coupable et dont lui-même est, en définitive, le principal responsable.

Depuis huit mois, les soudards de la Séléka, coalition qui n’a été dissoute que sur le papier, ont méthodiquement mis à sac la Centrafrique et martyrisé son peuple sous le regard débonnaire, à la fois complaisant et impuissant, de cet étrange personnage entré par effraction dans l’histoire tragique de son pays, et qui ne peut plus circuler dans les rues de Bangui sans que son cortège soit criblé de cailloux.

Enlèvements nocturnes, assassinats ciblés, rafles de jeunes, rackets, pillage à l’échelle nationale, viols, expéditions punitives, razzias…

Enlèvements nocturnes, assassinats ciblés (comme celui du haut magistrat gbaya Modeste Martineau Bria, le 16 novembre), rafles de jeunes dans les quartiers réputés hostiles (c’est-à-dire non musulmans) de la capitale, rackets, pillage d’anthologie à l’échelle nationale, viols, expéditions punitives, razzias jusque dans les villages frontaliers du Cameroun voisin… La liste des exactions auxquelles les miliciens tchadiens, darfouris et centrafricains de la Séléka se livrent sur ce territoire de non-droit, où il n’y a ni armée, ni police, ni gendarmerie, ni administration, est proprement effarante. Dans sa villa du camp de Roux, entouré de spadassins et d’une poignée de sycophantes goulas et yakomas, Djotodia joue au chef de l’État, encouragé par son épouse béninoise Chantal, 32 ans, qui se rêve en première dame fréquentable et qui a déjà lancé sa propre fondation caritative.

Les relations de Djotodia avec Nicolas Tiangaye, chef – visiblement épuisé – d’un gouvernement pléthorique sans moyens ni programme, relèvent de la cohabitation imposée. Avocat, ancien militant des droits de l’homme, Tiangaye assume son poste comme un sacerdoce. Il est vrai que lui-même et son ami Martin Ziguélé, l’un des principaux leaders politiques de la place, tout comme le président du Conseil national de transition, Alexandre Nguendet, portent une part de responsabilité dans ce naufrage : n’ont-ils pas cautionné et accompagné le monstre Séléka et son caudillo jusqu’au coeur de Bangui ? À chaque incartade, à chaque communiqué critique de leur part, ce dernier se fait d’ailleurs un malin plaisir de le leur rappeler : "Je ne voulais pas du pouvoir, c’est vous qui m’avez encouragé." Ces trois personnalités connues des Centrafricains ne sont certes comptables d’aucune exaction, mais ce compagnonnage risque de se payer cher aux yeux de l’opinion.

L’activité de Djotodia : scruter "la courbe sécuritaire"

Si Michel Djotodia, qui est loin d’être dénué de culture et s’exprime avec nettement plus d’aisance que son prédécesseur, François Bozizé, multiplie les audiences avec des investisseurs douteux venus lui proposer des contrats qui ne le sont pas moins (les recettes de l’État ont chuté de moitié depuis mars, et la fonction publique survit sous perfusion congolaise), l’essentiel de son activité est effectivement, comme le dit son porte-parole, de scruter "la courbe sécuritaire". La psychose d’une improbable contre-offensive des fidèles de Bozizé est ainsi la source directe de la plupart des dérapages, meurtres et disparitions relevés par les ONG et par l’Église catholique, le tout sur fond de déchirures intercommunautaires.

Un homme s’illustre particulièrement en ce domaine : le "général" Noureddine Adam, un Rounga de Ndélé formé au Soudan, en Égypte, en Israël, et qui servit pendant cinq ans au sein de la garde rapprochée de Cheikh Zayed, à Abou Dhabi. Numéro deux de la Séléka et un temps ministre de la Sécurité après la chute de Bangui, ce professionnel impénétrable, arabisant et qui ne se sépare jamais de sa canne de commandement dirige aujourd’hui le Comité extraordinaire de défense des acquis démocratiques (Cedad), la police politique du nouveau régime.

Le 22 octobre, sa villa, sise à quelques mètres de l’agence Air France, en plein Bangui, résonnait si fort des cris des suppliciés que les voisins ont appelé le contingent congolais de la Force multinationale de l’Afrique centrale (Fomac), lequel s’est aussitôt heurté aux miliciens sélékistes. La situation risquant de dégénérer, Djotodia s’est précipité sur les lieux pour séparer les belligérants. Non sans avoir désigné au passage les coupables : la Fomac, "qui ne nous laisse pas travailler en paix". Réponse d’un capitaine congolais présent sur les lieux : "Vous avez tort, monsieur le président. Si les Banguissois mangent encore, c’est grâce à votre frère Denis Sassou Nguesso."

Noureddine Adam est pratiquement le seul à exercer un semblant d’autorité sur les commandants de zones qui écument l’hinterland.

L’anecdote est significative des relations plus que tendues entre la Séléka et la Fomac, mais aussi des rapports de force entre Djotodia et Noureddine Adam. Ce dernier est pratiquement le seul à exercer un semblant d’autorité sur les commandants de zones qui écument l’hinterland, le seul aussi à pouvoir les contraindre à reverser à la présidence une partie de leurs recettes. "Il est intouchable, confie un diplomate. C’est comme s’il avait pointé une kalach dans le dos de Djotodia en lui disant : avance ou je tire !"


Le général Nourreddine Adam, chef du Cedad (police politique),
est l’un des rares à avoir encore un peu d’autorité sur les
commandants de zone. © V. Fournier pour J.A.

Plus les exactions se poursuivront et moins la Séléka et son chef seront enclins à se retirer début 2015, ainsi que les y obligent les accords de Libreville, l’Union africaine et l’ensemble de la communauté internationale. Crainte de la Cour pénale internationale (CPI) ? Goût du pouvoir ? Tout en répétant sa détermination à s’effacer le moment venu, Djotodia donne parfois des signes contraires, tel ce décret signé mais non encore publié stipulant l’intégration au sein des nouvelles Forces armées centrafricaines (Faca) de 3 000 combattants de la Séléka (soit près de 50 % des effectifs). Ces recrues, à 90 % analphabètes, sont toutes originaires de la Vakaga et du Bamingui-Bangoran, préfectures musulmanes du Nord-Est dont est originaire Djotodia et qui regroupent à peine 4 % de la population du pays.

Le président, qui a confié à son neveu le ministère des Mines, du Pétrole et de l’Énergie, porte également une attention toute particulière au gisement pétrolier du lac Mamoun, à quelques encablures de son village natal de Boromata. De petits opérateurs sud-africains, chinois et indonésiens ont été aperçus au camp de Roux, à Bangui. Est-ce là l’attitude d’un intérimaire décidé à plier bagage dans seize mois ? Autre signal qui ne trompe guère : les approches aussi vaines que répétées tentées en son nom par certains de ses collaborateurs auprès des présidences de la région pour que Djotodia soit coopté au sein du cercle très fermé des chefs d’État francs-maçons.

Aucune autorité fiable

En réalité, le problème ne se pose même pas en ces termes, car à ce rythme la Centrafrique aura tout simplement disparu dans seize mois. "Un tel degré de sauvagerie, je n’ai jamais vu cela dans l’histoire de mon pays, confie l’ex-Premier ministre Anicet Dologuélé, candidat à la présidentielle de 2015. La communauté internationale ne sait même pas à qui donner de l’aide d’urgence car il n’y a aucune autorité fiable pour la recevoir : tout s’est effondré." D’un côté les Églises, les syndicats et l’essentiel de la population au sud d’une ligne qui va de Batangafo à Bria ; une zone au sein de laquelle se recrutent les anti-balakas, ces mouvements de résistance spontanée aux méthodes expéditives. De l’autre, un pouvoir multicéphale et ultraminoritaire, dont la force de frappe repose sur des mercenaires étrangers et sur deux petites ethnies dont l’alliance est purement circonstancielle : les Roungas et les Goulas. Comment laisser la Centrafrique une année de plus dans cette situation dramatique ?

C’est maintenant qu’il convient de traiter le mal à la tête, pour ne pas le voir se répandre dans toute la région.

Ce n’est pas début 2015 qu’il faudra contraindre Djotodia et la Séléka à respecter leurs engagements, c’est maintenant qu’il convient de traiter le mal à la tête, pour ne pas le voir se répandre dans toute la région. Il ne s’agit évidemment pas de remplacer ce régime illégitime par celui qui l’a précédé et qui porte lui aussi son lot de responsabilités. Mais toute intervention africaine, française, onusienne conséquente destinée à "dégager" la Séléka se doit aussi de faire partir celui qui l’incarne. Une mise sous tutelle de la communauté internationale, sans chef de l’État mais avec un Premier ministre enfin crédible, chargé de préparer une vraie élection présidentielle ? Pour les Centrafricains, cet abandon provisoire de souveraineté serait le début de la fin du cauchemar. Et pour Michel Djotodia, s’il veut éviter qu’un jour la CPI ne s’intéresse à lui, la meilleure des solutions. Le sait-il ?