Politique

Abdulhamid Dabaiba : « Il n’y aura pas de quatrième guerre en Libye »

Report des élections, insécurité chronique, rivalité avec Fathi Bachagha… Le Premier ministre libyen s’est livré à Jeune Afrique en exclusivité.

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Par - envoyée spéciale à Tripoli
Mis à jour le 14 juin 2022 à 14:20

Abdulhamid Dabaiba © Presse Premier Ministre 13 juin 2022, Tripoli

La tension est montée d’un cran à Tripoli. Le 10 juin, des affrontements entre deux groupes armés, en plein centre-ville, ont fait une victime. Un mois plus tôt, le gouvernement parallèle soutenu par le maréchal Haftar a tenté de rentrer en force dans la capitale pour déloger le gouvernement d’union nationale – en place depuis un peu plus d’un an.

Depuis l’annulation des élections – initialement prévues en décembre 2021 -, deux camps rivaux se disputent à nouveau le pouvoir sans parvenir à planifier un nouveau scrutin. Résultat, Fathi Bachagha a formé en mars dernier un gouvernement « bis », soutenu par le président du Parlement, Aguila Saleh, dans la ville côtière de Syrte.

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Mais toutes les institutions, en particulier la Banque centrale, restent contrôlées par Abdulhamid Dabaiba, le Premier ministre du gouvernement d’union nationale reconnu par l’ONU. Selon la feuille de route rédigée sous l’égide de l’institution, son mandat arrive théoriquement à échéance le 21 juin prochain.

« Nous sommes tous en retard », se justifie le Premier ministre dans une interview exclusive accordée à Jeune Afrique. Et Abdulhamid Dabaiba assure qu’il n’y aura pas de nouveau conflit.

Jeune Afrique : Cela fait plus d’un an que vous occupez le poste de Premier ministre du gouvernement d’unité nationale nommé le 5 février 2021. Quel était votre but premier ?

Abdulhamid Dabaiba : Empêcher toute guerre. Ensuite, nous avons voulu nous occuper des Libyens qui ont souffert ces dix dernières années, qui ont perdu leur emploi et dépendent de l’aide alimentaire internationale alors que notre pays est riche. Nous avons donc augmenté les pensions de retraite et les aides sociales.

L’organisation d’élections générales n’était pas votre priorité ?

Les élections l’étaient, mais notre part de responsabilité est très limitée en ce qui concerne leur annulation, le 24 décembre dernier. Le gouvernement est surtout responsable de la sécurité lors du scrutin.

Nous avons mobilisé 26 000 policiers pour ce vote, et avons alloué un budget de 50 millions de dinars [près de 10 millions d’euros, NDLR] à la Haute Commission nationale électorale [HNEC]. Mais nous n’avons pas de loi électorale, ni de base constitutionnelle pour ce scrutin. Cela est du ressort du Parlement, entre autres.

La feuille de route fixée par l’ONU à votre gouvernement s’achève le 21 juin. Qu’allez-vous faire après cette date ?

Nous sommes tous en retard sur le calendrier. J’attends que le Haut Conseil d’État et le Parlement, qui se réunissent en ce moment au Caire [sous l’égide de la conseillère spéciale du secrétaire général de l’ONU pour la Libye, Stephanie Williams, NDLR], finissent leur part du travail pour que l’on puisse préparer les élections. Mon travail ne peut pas commencer tant qu’ils n’ont pas préparé de loi électorale. Je ne peux pas créer des lois à leur place, alors j’ai simplement essayé de faire avancer les choses en proposant d’élaborer un projet de loi.

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Vous avez donc abandonné votre propre feuille de route, annoncée le 22 février 2022, qui prévoyait d’organiser des élections en juin même s’il n’y avait pas de base constitutionnelle ?

Non, je ne l’ai pas abandonnée. Les élections sont notre ligne d’arrivée. Pour l’atteindre, nous devons monter dans un véhicule, mais il doit compter beaucoup de passagers, qui ne sont parfois pas prêts à y monter. Certains se sont endormis et il faut les réveiller !

Donc vous n’avez toujours pas de calendrier électoral ?

Si les réunions du Caire aboutissent à une loi électorale, nous pourrons organiser les élections dans un mois ou deux. Tout est prêt, les écoles choisies pour accueillir les électeurs comme les forces de police destinées à encadrer le vote.

Et s’il n’y a pas d’accord ?

Nous demanderons aux gens de protester, de manifester pour demander la tenue d’élections. On ne peut pas attendre sans fin.

Certains proposent la formation d’un autre gouvernement d’intérim sans vous, ni Fathi Bachagha, pour sortir de l’impasse. L’accepteriez-vous ?

Ce n’est pas le gouvernement d’unité nationale qui pose problème mais le Haut Conseil d’État et la Chambre des représentants. Même si on change le gouvernement, même si Fathi Bachagha prend ma place, il n’y aura pas plus de loi électorale ni de Constitution.

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Le conseil d’État est illégitime car ses membres sont en place depuis dix ans alors que leur mandat a expiré il y a six ans. Celui des parlementaires, lui, est terminé depuis plusieurs années. Les élections signifient le départ de tous ces membres, y compris de notre gouvernement.

La sécurité s’est dégradée ces dernières semaines, avec des affrontements entre deux groupes armés en plein cœur de Tripoli. Quelle mesure avez-vous prise pour empêcher une escalade de la violence ?

Ces affrontements ont été déclenchés délibérément. Nous avons créé deux comités pour enquêter sur les événements du 10 juin, qui n’ont pas fait de victimes parmi les citoyens rassemblés dans les parcs. Les premiers résultats indiquent que des fauteurs de troubles ont été payés pour les engendrer.

Nous avons travaillé dur pour réhabiliter les parcs et les routes, afin que les familles profitent de l’été. Mais cela déplaît à certains, qui veulent continuer d’accuser notre gouvernement de ne pas garantir la sécurité.

Est-ce la milice Nawasi qui a déclenché les tirs ?

L’enquête est toujours en cours. Ce n’est peut-être pas l’organisation elle-même, mais un membre de Nawasi, payé à cette fin. Par ailleurs, nous avons appelé l’armée à contrôler les lieux des incidents.

Vous avez accusé le directeur du renseignement militaire, Ousama Juweili, de lever une armée autour de Tripoli et de prendre le parti de Fathi Bachagha. Est-on à l’aube d’une quatrième guerre civile ?

Non, pas du tout. Ousama Juweili essaye d’intimider les habitants de Tripoli, mais je ne pense pas qu’il sera assez stupide pour aller plus loin. S’il tente quelque chose, nous le stopperons. Mais nous ne sommes pas face à une situation de crise.

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Soutenez-vous les discussions qui ont été ouvertes au Maroc entre plusieurs groupes armés et Aguila Saleh ?

Je soutiens toutes les discussions et tous les efforts qui peuvent mener à la paix et à la sécurité. Nous ne sommes pas les seuls à détenir la solution. Mais je ne participerai pas à des discussions avec des groupes armés en tant que chef de gouvernement.

Abdul Hamid Dbeibeh © Presse Premier Ministre © Presse Premier Ministre

Abdul Hamid Dbeibeh © Presse Premier Ministre © Presse Premier Ministre

La plupart des champs pétroliers sont aujourd’hui bloqués par le camp de Khalifa Haftar. La Libye peut-elle survivre à un nouveau blocage ?

La population libyenne est réduite et elle est habituée à faire face aux difficultés. Par ailleurs, la Banque centrale détient près de 50 milliards de dollars de réserves et nous produisons toujours du gaz. Donc nous tiendrons.

Vous aviez promis de régler les problèmes d’électricité en six mois. Or, comme chaque été, des coupures de plusieurs heures ont été constatées. Que s’est-il passé ?

Aucune de nos installations électriques n’a bénéficié de maintenance pendant près de dix ans. Nos centrales électriques ont 30 ou 40 ans et sont hors d’usage. Ce gouvernement a dépensé environ 1 milliard de dinars mais les besoins de maintenance ne sont pas encore clairement identifiés. Il y a eu par ailleurs des retards dans les travaux en raison de difficultés à trouver des pièces de rechange.

Cependant, les coupures de courant vont diminuer à partir de début juillet, quand trois nouvelles centrales électriques vont entrer en fonctionnement début juillet, à Misrata, Tobrouk et Janzour.

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Les coupures d’électricité ne vont pas disparaître, mais il n’y aura plus de black-out total. Nous avons besoin de deux ou trois nouvelles stations électriques pour couvrir les besoins. Siemens va en construire au moins deux.

Alors que 60 % de la population libyenne a moins de 34 ans, quelle part du budget est allouée aux jeunes ?

La jeunesse représente l’un de nos plus grands défis. Nous avons essayé de la détourner des milices. Pour la première fois en Libye, nous avons créé un ministère des Jeunes et  réhabilité 80 centres pour eux. Nous avons également mis en place une bourse pour financer les mariages, car nous vivons dans une société musulmane conservatrice où ils représentent une étape cruciale et un homme de 50 ans non marié peut créer beaucoup de problèmes.

Nous avons alloué 2 milliards de dinars à ce dossier et nous sommes en train de préparer un troisième milliard [chaque couple marié qui en fait la demande reçoit 40 000 dinars, et 50 000 couples en sont bénéficiaires, NDLR]. Le 12 juin, nous avons organisé les premières élections du Parlement des jeunes.

Mais il n’a pas de pouvoirs…

Son but est pédagogique. Les jeunes élus vont apprendre ce qu’est une procédure démocratique et une constitution pour préparer le futur.

Beaucoup de jeunes se sont engagés dans la société civile depuis 2011, dans des associations qui sont aujourd’hui réprimées et qui demandent l’abrogation de la loi 286, qui les empêche de travailler librement. Les entendez-vous ?

Nous en sommes encore aux prémices de la démocratie en Libye. Je suis très heureux de voir les jeunes s’engager dans la société civile et dans des organisations démocratiques. Mais sans constitution claire, nous risquons de connaître de nombreux conflits autour de la loi.

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Les jeunes activistes arrêtés ces derniers mois vont-ils être relâchés ?

Si des arrestations ont eu lieu hors du cadre légal, ce n’est pas acceptable. Notre gouvernement corrigera les erreurs, s’il y en a.