Politique

Maroc : qui est Brahim Saadoun, le combattant marocain condamné à mort en Ukraine ?

Arrêté au mois de mars dans le Donbass par l’armée russe, ce jeune Marocain accusé de mercenariat vient d’être condamné à la peine capitale. Comment s’est-il retrouvé dans cette situation ? Éléments de réponse. 

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Mis à jour le 10 juin 2022 à 15:53

Brahim Saadoun, 21 ans, lors de son procès. © Konstantin Mihalchevskiy / Sputnik via AFP

« Da » (oui en russe) et un simple geste de la main. Telle est la réponse sommaire de Brahim Saadoun au traducteur du juge qui lui demandait en français « est-ce que tu prends conscience de ce qu’il t’arrive ? », avant l’annonce de sa condamnation à mort, ce 9 juin, par le tribunal de l’auto-proclamée République séparatiste pro-russe de Donetsk pour « mercenariat ». Ce jeune Marocain de 21 ans à l’allure frêle et au crâne rasé a été arrêté par l’armée russe le 12 mars, à Volnovakha, dans le Donbass, alors qu’il combattait aux côtés des Ukrainiens dans le conflit qui les oppose à la Russie.

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À ses côtés sur le banc des accusés, deux combattants britanniques arrêtés à Marioupol, en avril : Sean Pinner et Aiden Aslin, également accusés d’être des « espions ». Ce sont les premiers étrangers enrôlés par l’armée ukrainienne à être jugés par la République séparatiste de Donetsk et condamnés à la peine capitale par fusillade.

Les aventuriers et le débutant

Les deux ressortissants britanniques, amis et « grands défenseurs de l’Ukraine », selon plusieurs médias russophones, auraient rejoint la 36e Brigade des Marines des Forces armées ukrainiennes en 2018, alors que le conflit russo-ukrainien faisait déjà rage dans le Donbass. Aiden Aslin est un combattant chevronné, qui avait déjà guerroyé en Syrie à partir de 2015 au sein des Unités de protection du peuple (YPG) kurdes. À son retour au Royaume-Uni, il a été soupçonné un temps d’avoir des liens avec des groupes terroristes, avant d’être blanchi.

Aslin, qui a la double nationalité britanno-ukrainienne, serait venu en Ukraine par amour et devait se marier au mois d’avril. Sean Pinner, de son côté, aurait combattu dans les Balkans durant la guerre en ex-Yougoslavie (1991-2001). Il a rejoint l’Ukraine avec son épouse ukrainienne, avant de s’engager dans l’armée de son nouveau pays d’adoption et de transmettre son expérience de terrain aux membres du régiment Azov (paramilitaires ukrainiens ultranationalistes).

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A priori, Brahim Saadoun, un ressortissant marocain à peine sorti de l’adolescence, n’a rien à voir avec ces deux aventuriers, aguerris au combat. Peu d’informations circulent à son propos, notamment au Maroc, où le ministère des Affaires étrangères et le gouvernement ne se sont pas encore exprimés sur cette affaire.

Brahim Saadoun serait donc né en 2001, à Meknès. Le quotidien marocain arabophone Assabah évoque un « pur produit de l’école publique marocaine », un « cerveau » passé par Agadir et Casablanca, et fils d’un cadre de la Gendarmerie royale. Mais rien ne permet de confirmer ces informations. Ce qui est certain, en revanche, c’est qu’en 2019 Brahim Saadoun, comme de nombreux jeunes Marocains, a quitté son pays pour rejoindre l’Ukraine, plus précisément la ville de Poltava.

Il passe sa première année à l’Université d’économie et de commerce, où il apprend le russe, avant d’intégrer l’Institut polytechnique de Kiev. Autant d’éléments qui indiquent que Brahim Saadoun a obtenu son baccalauréat, dispose d’un passeport, bénéficie d’un garant financier et avait de quoi s’offrir un billet d’avion. Il n’est donc pas un jeune homme en totale déshérence.

Néanmoins, il n’a pas particulièrement brillé dans ses études et manquait de moyens. En décembre 2021, il a signé un contrat d’une durée de trois ans avec les Forces armées ukrainiennes et intégré – comme les deux Britanniques – la 36e Brigade des Marines. Face à la justice russe, il a expliqué qu’il était important pour lui « d’acquérir une expérience de combat ».

Aiden Aslin, un mentor

La signature de son contrat intervient deux mois avant l’offensive russe en Ukraine, le 24 février 2022, ce qui laisse penser qu’à l’époque déjà, en prévision du conflit, l’armée ukrainienne tentait d’enrôler massivement, y compris parmi les étudiants étrangers présents sur son territoire.

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En amont, Brahim Saadoun aurait d’ailleurs été recruté sur les réseaux sociaux par Aiden Aslin, avant de servir à ses côtés. Après quelques semaines de formation, il est nommé conducteur d’un véhicule d’artillerie, puis est promu commandant de l’équipage de mortier du 1er bataillon, avec l’aide d’Aslin.

Fin février, l’unité de Brahim Saadoun est envoyée à Marioupol, plus précisément à l’usine d’Ilyich, pour repousser l’offensive russe. Sur place, il se trouve aux côtés de Pinner et d’Aslin. Jusqu’à leur capture par l’armée russe. Au moment de son arrestation, Saadoun est filmé et interrogé par Aleksander Sladkov, un journaliste de la chaîne de télévision russe Rossiya 1.

Dans un russe assez fluide, il explique que la situation est « difficile ». « La pire des choses est de réaliser que l’ennemi se tient à seulement deux mètres de vous alors que vous n’aviez l’habitude de le voir qu’à travers des jumelles », explique-t-il encore. Le jeune homme affirme également parler cinq langues : français, anglais, arabe, russe et ukrainien. En Russie et en Ukraine, cette vidéo a fait le buzz sur les réseaux sociaux et Saadoun a même été rebaptisé le « mercenaire marocain ».

Bras de fer politique

Or, depuis l’ouverture de leur procès expéditif, le 7 juin dernier, l’enjeu pour Saadoun, Aslin et Pinner a été de prouver qu’ils étaient bien des militaires engagés dans l’armée ukrainienne et non des « mercenaires ». Les trois prévenus auraient alors été couverts par la Convention de Genève et auraient ainsi évité la peine capitale. Les observateurs internationaux et le Royaume-Uni, vent debout pour soutenir ses ressortissants, ont dénoncé un « simulacre de jugement sans légitimité » et le mauvais traitement des prisonniers, amaigris et qui ont été manifestement roués de coups.

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À travers cette affaire, la Russie tente d’engager un autre bras de fer politique, lié notamment aux échanges de prisonniers avec l’Ukraine, les Britanniques et l’Europe. Un combat dans lequel l’État marocain n’a a priori aucune part, d’autant que le royaume a adopté une position d’équilibre depuis le début de la guerre. De son côté, Oleg Nikolenko, le porte-parole de la diplomatie ukrainienne, s’est contenté de dénoncer un « procès qui ne vaut rien », alors que la Légion étrangère pour la défense de l’Ukraine est montée au créneau ce 7 juin pour soutenir l’un de ses soldats étrangers, Andrew Hill, capturé par les séparatistes, en apportant la preuve qu’il combattait officiellement.

Pendant les deux jours du procès, les trois prévenus ont nié être des « mercenaires », mais ont reconnu leur participation aux combats. Ils ont finalement écopé de la peine capitale ce 9 juin et ont un mois pour faire appel.