Société

Mauritanie : Mariem Ould Daddah ou le temps retrouvé

Dix ans après la mort de son mari, la veuve du premier président mauritanien, Mariem Ould Daddah, ne ménage pas ses efforts pour que l’oeuvre du « père de la nation » soit reconnue et transmise aux nouvelles générations.

Mis à jour le 9 décembre 2013 à 16:54

Mariem Ould Daddah dans les locaux du Parlement qui abritaient autrefois le siège du parti. © Laurent Prieur pour J.A.

Sur la route du Ksar, à Nouakchott, une petite dune, semblable à tant d’autres, est balayée par les vents. On y distingue encore des blocs de banco (mélange de terre et de paille) rongés par le temps. Non loin de là, devant le bâtiment de la Société mauritanienne de gaz (Somagaz), des centaines d’automobilistes roulent à vive allure sur le "goudron" sans se douter qu’ils passent à côté du coeur de la capitale. Car c’est ici que Nouakchott a vu le jour avec la construction du premier poste militaire du pays par le capitaine français Frèrejean, en 1905. Aujourd’hui, à quelques mètres de ce berceau de sable, un château d’eau est en construction. Les quelques fortifications en banco qui ont survécu à l’usure du temps sont arrachées et jetées un peu plus bas. Et avec elles un chapitre de l’histoire du pays.

La présidence de la République a reçu récemment une requête écrite pour que ce précieux patrimoine soit préservé. Cette lettre, restée sans réponse, était signée de la main de Mariem Ould Daddah – veuve de Moktar Ould Daddah, premier président du pays -, qui continue de se battre "contre vents et marées" au nom du devoir de mémoire. "Ce patrimoine me tient à coeur, rien ne naît de rien, confie-t-elle face à la petite dune, la voix empreinte d’émotion. Chaque homme doit préserver l’héritage qu’il a reçu." À travers la Fondation Moktar Ould Daddah, qu’elle préside, elle veut que l’oeuvre du "père de la nation", mort il y a dix ans, le 15 octobre 2003, à Paris, soit reconnue et transmise aux nouvelles générations.

"Aventure extraordinaire"

Française d’origine et mauritanienne d’adoption, Mariem Ould Daddah fut le témoin privilégié d’"une aventure extraordinaire, celle de la construction du pays et de sa capitale. [Son] premier souvenir de Nouakchott, c’est plutôt une impression. Celle d’un grand isolement, mais aussi d’un grand enthousiasme". Lorsqu’elle y est arrivée, en 1959, la République islamique de Mauritanie venait d’être proclamée. La future capitale allait émerger de presque rien, là où il n’y avait "que quelques arbustes rabougris ensevelis sous le sable fin", selon les mots du président Moktar Ould Daddah. Le bourg, qui se limitait alors à un petit fort administratif et à un ksar de 200 à 300 habitants, avait été choisi parce qu’il offrait un accès à la mer et se situait sur la piste impériale numéro un Dakar-Casablanca. Tous les services n’étaient pas encore montés de Saint-Louis – capitale administrative du Sénégal et de la Mauritanie pendant la colonisation française.

Quel privilège d’assister à l’éveil d’un peuple aux côtés d’un homme déterminé à construire sa nation !

"À l’époque, l’eau venait de Rosso en camions-citernes, il n’y avait à manger que de la viande très dure qui nous cassait les dents, sourit Mariem. Mais quel privilège d’assister à l’éveil d’un peuple aux côtés d’un homme déterminé à construire sa nation. Tous les deux ans, il faisait le tour du pays. Il écoutait les critiques, parfois acerbes, et les notait. Il disait aux Mauritaniens que sa vérité est faite des leurs. C’est comme ça qu’il gouvernait." En 1978, la population a commencé à affluer dans la petite capitale, qui a rapidement atteint les 200 000 habitants. Trente-cinq ans plus tard, elle en compte près de 1 million, ce qui en fait l’une des plus grandes agglomérations du Sahara.

Au coeur de Nouakchott, à deux pas de la place dite des blocs rouges – blocs désormais disparus de l’ancien quartier administratif, qui reste hautement symbolique chez les Nouakchottois -, Mariem s’arrête devant quelques habitations. Dans l’une d’elles se situait le premier bureau de son époux. Alors vice-président du Conseil de gouvernement, il s’était installé en 1958 dans "cet espace si exigu qu’il ne pouvait accueillir que deux personnes assises et deux autres debout". Un homme en boubou bleu sort de l’une des maisonnettes blanches. Il reconnaît "Madame la présidente" au premier coup d’oeil et l’accueille chaleureusement. Il est arrivé ici avec sa famille dans les années 1980 mais ne sait plus si sa maison avait abrité le bureau du père de la nation ou le ministère de la Justice. "Comment le savoir si rien ne l’indique ? Les Mauritaniens ont besoin de repères", commente Mariem.

Personne ne se rappelle non plus qu’à la place de l’actuel Parlement, situé quelques rues plus loin, se trouvait le siège du Parti du peuple mauritanien (PPM), l’ex-parti unique. Les murs, en pierre d’Atar, sont d’origine. "C’était une façon de valoriser le pays", glisse l’ex-première dame, qui avait un bureau au premier étage de l’un des bâtiments. Moment solennel : pour la première fois depuis trente-cinq ans, elle pénètre dans l’enceinte de l’Assemblée nationale. "Des débats animés se sont tenus ici. Les responsables du parti notaient point par point les doléances des Mauritaniens venus spécialement de l’intérieur du pays, se souvient-elle. Tout a été transformé, et c’est tant mieux."


Avec le propriétaire de la maison (en boubou bleu) où Moktar Ould Daddah
avait installé son premier bureau en 1958. © Laurent Prieur pour J.A.

Une fondation, des archives

Presque rien n’a été conservé non plus de la première villa familiale, située en haut d’une pente sablonneuse entre la mosquée saoudienne et la banque centrale. Les Ould Daddah en furent chassés après le coup d’État de juillet 1978, et, pendant leur exil (de 1978 à 2001), une autre famille y a emménagé et a tout transformé. Mariem ne reconnaît même plus la maison aux petites fenêtres et à la porte en bois dont le garage a abrité l’autre bureau de son époux.

Les archives de l’époque ont tout de même été conservées. Hadya Kane, le directeur de l’Office national des musées, a même numérisé des milliers de photos qu’il a remises à la Fondation Moktar Ould Daddah. Depuis quelques années, un bureau en bois rouge ayant appartenu à l’ancien président est aussi exposé au rez-de-chaussée du musée. "On ne peut pas tirer un trait sur notre histoire, elle a un sens, et chaque citoyen mauritanien doit la connaître, répète Mariem en caressant le meuble. À cet égard, l’actuel président a le mérite d’avoir entrouvert une porte." En novembre 2008, quelques mois après son coup d’État, Mohamed Ould Abdelaziz a en effet inauguré l’avenue Moktar-Ould-Daddah. En 2010, il a reconnu la fondation d’utilité publique et, l’an dernier, lui a accordé une première subvention.

Désormais, outre son centre de documentation et de recherche, la fondation regroupe trois grands pôles d’activité : mémoire et prospective (célébration d’événements), solidarité citoyenne (aide à la société civile dans divers domaines, dont le sport, l’éducation et la santé) et coopération internationale. Elle a célébré les dix ans de la mort de Moktar Ould Daddah en éditant deux ouvrages, l’un consacré à sa personnalité, le second au bilan de son action politique de 1961 à 1977. Hormis l’intérêt qu’elle y porte en tant que citoyenne, Mariem Ould Daddah s’est toujours tenue à l’écart de la vie politique mauritanienne et se défend de toute nostalgie : "Je ne pleure pas sur le passé, il n’a de valeur que dans la mesure où il impulse l’avenir. Je suis le messager du président Moktar, mais chacun peut tenir ce rôle. Il appartient désormais à tous les Mauritaniens."