Politique

États-Unis : qui craint les grands méchants Koch ?

Dans le business, les scrupules ne les étouffent pas. En politique, ils se situent à la droite de la droite. Les frères Charles et David Koch sponsorisent tout ce que le pays compte d’ultraréactionnaires.

Mis à jour le 4 décembre 2013 à 19:22

Manifestation conte le rachat par les frères Koch du Los Angeles Times. © JOE KLAMAR / AFP

Les frères Koch sont les grands méchants loups de la droite américaine. Parce qu’ils agissent cachés et refusent de parler à la presse, ces mystérieux milliardaires nourrissent les fantasmes et s’attirent les qualificatifs les moins flatteurs. Harry Belafonte, par exemple, l’activiste et chanteur africain-américain, les a récemment comparés à des membres du Ku Klux Klan.

Parce qu’ils financent sans compter les causes les plus conservatrices, Charles (78 ans) et David (73 ans) Koch sont devenus des opposants acharnés à Barack Obama. En septembre, à Baltimore, dans un discours consacré à sa loi sur l’assurance maladie, le président les a d’ailleurs publiquement mis en cause. S’il faut en croire Harry Reid, le chef des démocrates au Sénat, ils seraient même à l’origine du shutdown ("fermeture") du gouvernement, en octobre. N’ont-ils pas soutenu financièrement les membres du Tea Party, le sénateur Ted Cruz en tête, qui demandaient l’abrogation de l’Obamacare en échange d’un accord budgétaire ?

Certes, les frères Koch n’ont aucun lien officiel avec le Tea Party. Cela ne les empêche pas d’apporter leur caution aux pires de ses outrances. Ce sont eux qui ont financé le fameux spot publicitaire montrant Oncle Sam surgissant d’entre les jambes d’une femme, dans un cabinet de gynécologie… Eux encore qui, lors de l’adoption de l’Obamacare, en 2010, ont soutenu les opposants les plus radicaux, qui, lors d’une manifestation à Washington, n’ont pas hésité à comparer Obama à Hitler en brandissant des photos de cadavres dans le camp de concentration de Dachau…

Mais pour les frères Koch, l’Obamacare n’est qu’une bête noire parmi d’autres. La vérité est que toute idée un peu progressiste leur est insupportable. Le gouvernement n’est pour eux qu’un ennemi à abattre. Et le changement climatique qu’il invoque pour mettre en place une régulation environnementale, un mensonge éhonté.

Il va de soi que leur arme principale est leur immense fortune. Charles et David possèdent la quasi-totalité de Koch Industries, un conglomérat pétrolier dont le siège est à Wichita, dans le Kansas, et dont le revenu annuel avoisine 115 milliards de dollars (84,7 milliards d’euros). C’est la seconde plus importante entreprise privée des États-Unis. Elle possède des raffineries à travers tout le pays et près de 5 000 km de pipelines. À l’instigation de Charles et de David, qui ont réussi à évincer leurs deux autres frères (lire encadré page suivante), Koch Industries, autrefois simple compagnie pétrolière, s’est diversifiée. Pour ne prendre que deux exemples, elle est aujourd’hui propriétaire d’une célèbre marque de papier-toilette et d’une non moins célèbre marque de tissu en élasthanne (Lycra). Comme l’a dit un jour David, "Koch Industries est la plus grande entreprise dont vous n’avez jamais entendu parler". Mais ses 70 000 employés ont intérêt à ne point trop s’éloigner de la ligne politique de leurs patrons. En 2010, Charles, le directeur incontesté du groupe, leur a adressé une lettre dans laquelle il comparait Obama à Hugo Chávez, le défunt autocrate vénézuélien…

Financement de lobbies ultraconservateurs

Selon le magazine Forbes, les deux frères figurent au quatrième rang des hommes les plus riches des États-Unis, avec une fortune estimée à 35 milliards de dollars (chacun). Depuis quarante ans, ils s’en servent pour tenter d’influer sur le débat public. Dès 1974, Charles fonde le Cato Institute (en français : l’Institut Caton), un think tank libertarien qui milite pour le développement de l’économie de marché et la limitation du rôle de l’État. En 1979, David brigue la vice-présidence des États-Unis au nom du Parti libertarien (en comparaison duquel Ronald Reagan pouvait apparaître comme un gauchiste) mais est battu à plate couture. Aujourd’hui, les deux frères financent une myriade de lobbies et de think tanks ultraconservateurs à travers laquelle il est parfois difficile de se retrouver. Une journaliste du New Yorker a un jour parlé à ce propos de "Kochtopus", jeu de mot associant Koch et octopus ("pieuvre", en anglais).

Leur vaisseau amiral est Americans for Prosperity, un super-PAC (pour Political Action Committee) qui, en 2012, a dépensé 122 millions de dollars pour faire battre le président Obama et les candidats démocrates. Freedom Partners, un autre groupe de pression lié aux frères Koch, a quant à lui dépensé 236 millions de dollars pour financer le Tea Party. Malgré le cuisant échec qu’a représenté en 2012 la défaite de Mitt Romney, leur poulain, les frères Koch ont promis d’accroître leurs efforts pour les élections de la mi-mandat, en 2014, et la présidentielle de 2016.

Americans for Prosperity se montre aussi très actif au niveau local. En janvier dernier, dans le Nebraska, le groupe a combattu avec succès l’augmentation d’une taxe sur les boissons. Et en Iowa, État stratégique où se tiendra la première primaire républicaine en 2016, il a préparé le terrain en soutenant des candidats aux municipales dans une série de petites villes. Parallèlement, les frères s’intéressent de près aux médias. En mai, ils se sont positionnés en vue du rachat de huit journaux régionaux, parmi lesquels le Los Angeles Times, quatrième quotidien du pays, pour la bagatelle de 623 millions de dollars. Dans la perspective des prochaines élections, certaines de ces publications ayant leur siège dans des États clés comme la Floride…

Mais, bien sûr, plus encore que l’idéologie, c’est la défense de leurs intérêts qui fait courir les frères Koch. Business first! S’ils réfutent l’idée même d’un réchauffement climatique, c’est d’abord pour faire oublier que, selon l’université du Massachusetts, Koch Industries est l’un des dix plus grands pollueurs des États-Unis. Dans les années 1990, accusé par le ministère de la Justice d’avoir déversé d’énormes quantités de pétrole dans les rivières et les lacs américains, le groupe avait payé une amende record de 35 millions de dollars en échange de l’arrêt des poursuites…

Le Parti républicain tenté de prendre ses distances avec les frères Koch

Une anecdote dit tout. David Koch, qui a survécu à un cancer de la prostate, est l’un des plus gros donateurs de la lutte contre le cancer. Il s’est pourtant battu bec et ongles pour empêcher que les autorités ne classent le formaldéhyde, un agent chimique utilisé comme désinfectant, parmi les produits cancérigènes, malgré l’abondance des preuves scientifiques plaidant en ce sens. La raison en est simple : Koch Industries est l’un des principaux producteurs de formaldéhyde !

Pourtant, la société américaine ne semble pas prête à accepter la greffe ultraconservatrice dont rêvent les frères Koch. Devant le tollé, notamment au sein de la rédaction du Los Angeles Times, ces derniers ont été contraints de renoncer à acquérir les journaux qu’ils convoitaient. Sur le plan électoral, ils ont essuyé un revers cuisant avec la réélection d’Obama. Et, malgré de graves difficultés dans sa mise en oeuvre, l’Obamacare existe bel et bien. Quant au Parti républicain, il est de plus en plus tenté de prendre ses distances avec eux. Ses responsables ont compris que leur stratégie ultraconservatrice mène le parti dans le mur. Même Karl Rove, l’ancien conseiller de George W. Bush, a fait savoir qu’American Crossroads, le puissant super-PAC qu’il dirige, financerait des candidats modérés lors des élections de 2014. Contre les candidats du Tea Party et les terribles frères Koch.

Merci Staline !

Capitalistes jusqu’au bout des ongles, les frères Koch doivent paradoxalement leur fortune à… Joseph Staline. Dans les années 1930, Fred Koch, leur ingénieur de père, contribua à la mise en place du secteur pétrolier soviétique. Choqué par les purges staliniennes, il rentra aux États-Unis et adhéra à plusieurs organisations ultraréactionnaires comme la John Birch Society. À ses yeux, "les hommes de couleur [étaient] une pièce essentielle dans le plan des communistes pour conquérir l’Amérique". Il meurt en 1967 et ses quatre fils héritent de Koch Industries. En 1983, Charles et David parviennent à évincer Freddie et William, leurs deux autres frères, au terme d’une longue et pénible procédure judiciaire. En 1990, lors des funérailles de leur mère, Charles et David n’adresseront pas la parole à Freddie et William. Le premier est devenu collectionneur d’art, le second se consacre à la course nautique. En 1992, il a dépensé 65 millions de dollars (47,9 millions d’euros) pour remporter la Coupe de l’America. On est un Koch ou on ne l’est pas.