Culture

RDC-Belgique : le Rwandais Dorcy Rugamba, entre art total et mémoire coloniale

Avec « Les Restes suprêmes », qui aura marqué la Biennale Dak’art 2022, l’artiste rwandais poursuit son cheminement engagé dans les sombres replis de l’histoire de la colonisation en Afrique.

Par - à Dakar
Mis à jour le 10 juin 2022 à 21:10

Dorcy Rugamba, metteur en scène, acteur et dramaturge rwandais, à Dakar, le 1er juin 2022. © Sylvain Cherkaoui pour JA

S’il fallait résumer en trois spectacles et un fil rouge le parcours artistique engagé de Dorcy Rugamba, dont le dernier opus vient de marquer la 14e édition de la Biennale de l’art africain contemporain (Dak’Art 2022), le choix serait vite fait. Au crépuscule des années 1990, le dramaturge et comédien rwandais, formé au conservatoire de Liège après avoir quitté son pays natal aux premiers jours du génocide perpétré contre les Tutsi – dans lequel ses parents ainsi que six de ses frères et sœurs ont perdu la vie –, participe à Rwanda 1994. Une œuvre totale, longue de six heures, où s’entremêlent le récit biographique d’une rescapée (Yolande Mukagasana, dans son propre rôle), un chœur accompagné par un orchestre de chambre, mais aussi performance vidéo et théâtre documentaire.

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Puis on l’avait retrouvé, en décembre 2008, à Bamako, au Festival du théâtre des réalités, aux côtés de son vieux complice – connu au Conservatoire de Liège – Younouss Diallo (décédé en novembre 2014), belge d’adoption aussi, tout en étant resté profondément enraciné au Sénégal, à l’instar de Dorcy Rugamba au Rwanda. Avec Bloody Niggers, une pièce scandée comme on slame par trois comédiens en costume aux allures de « Men in Black », Dorcy Rugamba s’affirme aussi comme un auteur brillant, tenaillé par la litanie des crimes coloniaux. Le Français Jacques Delcuvellerie, du Groupov, l’un de ses mentors, en assurait la mise en scène.

Obsession ancienne

Cette fois, avec Les Restes suprêmes, qu’il définit comme « une œuvre plastique et performative », Dorcy Rugamba donne forme, à travers une installation atypique dans laquelle évoluent les comédiens, à une obsession ancienne, née en 1995, lors de sa première visite au musée de Tervuren, en Belgique, sur le pillage des œuvres africaines par les colonisateurs.

Érigée au début du XXe siècle, sous l’impulsion du roi Léopold II, cette vitrine douteuse de la colonisation belge en Afrique centrale a changé plusieurs fois de nom. Baptisé, à l’origine, Musée du Congo belge, puis Musée royal du Congo belge, puis Musée royal de l’Afrique centrale, il porte depuis 2018 un nom qui se voudrait moins connoté : AfricaMuseum. Pour autant, les collections qu’il abrite, vestiges de l’épopée coloniale belge en Afrique centrale, n’ont, elles, pas changé.

Alors que le roi Philippe accomplit une visite officielle en RDC, son œuvre trouve d’autant plus d’écho dans ce pays : « Sans oublier le passé, mais en l’assumant pleinement, afin de transmettre à la nouvelle génération une mémoire réfléchie et pacifiée de notre histoire commune, a ainsi déclaré le roi des Belges. Bien que de nombreux Belges se soient sincèrement investis, aimant profondément le Congo et ses habitants, le régime colonial comme tel était basé sur l’exploitation et la domination. » Et d’ajouter, ce qui n’est pas un détail : « Ce régime était celui d’une relation inégale, en soi injustifiable, marquée par le paternalisme, les discriminations et le racisme. » Dont acte.

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S’inspirant notamment du film réalisé par Chris Marker et Alain Resnais au début des années 1950, Les Statues meurent aussi, une réflexion sur la « muséification et l’ethnologisation d’objets exotiques », Dorcy Rugamba reprend à son compte cette interrogation que formulait alors Alain Resnais : « En France, pourquoi l’art nègre se trouve-t-il au Musée de l’homme, tandis que les vestiges de l’art grec ou égyptien sont mis en valeur au Louvre ? »

Dans le Musée des civilisations noires, à Dakar, quatre box imposants, cerclés de planches, voient se dérouler un voyage dans le temps. Emmenés par un « visiteur » anonyme incarné par le comédien sénégalais Malang Sonko, qui accomplit en quelque sorte le périple initiatique de Dorcy Rugamba à travers l’histoire de la colonisation et du pillage africain, les spectateurs évoluent dans son sillage, d’un espace à l’autre. « La construction des décors a été faite au Sénégal et a mobilisé une soixantaine d’artisans : menuisiers métalliques, céramistes, plâtriers, etc. », relate l’artiste. Conçue comme un « work in progress », selon ses propres termes, la pièce n’avait encore jamais été représentée dans cette forme déambulatoire.

Ce n’est pas parce qu’il y a des arbres exotiques et des éléphants empaillés que c’est l’Afrique !

« Nous ne sommes pas en Afrique ici, qu’est-ce que tu crois ? Ce n’est pas parce qu’il y a des arbres exotiques et des éléphants empaillés que c’est l’Afrique », lance à Malang la comédienne Nathalie Vairac dans la première scène. À la fois guide et narratrice, elle est « la gardienne des restes, des corps démembrés, éparpillés ici et là, loin du berceau ». Le visage grimé, la comédienne incarne un masque punu – masque funéraire originaire du Gabon – pillé sur la terre des ancêtres pour atterrir dans un musée belge ; elle enseigne d’entrée à Malang une première leçon : « Nous sommes passés de primitifs à premiers en quittant le Musée royal d’Afrique centrale pour The Museum of Africa. Mais, ajoute-t-elle, c’est toujours dans le même château, construit avec le sang des Congolais. »

Le spectateur est ensuite invité dans le « cabinet des curiosités du professeur Pi » (François Sauveur). Trônant entre bocaux remplis d’organes et crânes africains disposés sur ses étagères, dissertant avec exaltation sur les caractéristiques respectives de l’homme et de la femme, « des peuples primitifs » et « des races d’Europe », à partir de la craniométrie et d’une ethnologie frelatée par les préjugés de l’époque, le professeur incarne le racialisme scientifique. Celui-ci, d’un bout à l’autre de l’Afrique – et au Rwanda notamment –, avait donné à la colonisation sa justification en même temps qu’il prétendait asseoir le « devoir des races supérieures à civiliser les races inférieures », ainsi que le clamait le Président du Conseil français Jules Ferry, en 1885, devant la Chambre des députés.

Une tête décapitée comme trophée

Le périple aux racines du mal colonial se poursuit dans le salon du général Storms (Marc Soriano). Ce militaire belge a réellement existé et s’est distingué par des campagnes en Afrique centrale et en Afrique de l’Est à la fin du XIXe siècle. C’est notamment à lui que le titre de la pièce fait référence puisque le Général Storms avait rapporté de ses conquêtes, parmi d’autres trophées, trois têtes de rois africains (Lusinga, Mpamba et Maribu), qu’il exposa sur la cheminée de sa maison, située sur la Chaussée d’Ixelles, à Bruxelles. Parmi eux, la tête d’un marchand d’esclaves qu’il avait personnellement décapité.

Je suis le cri muet de l’Afrique

Après cette visite guidée dans la frénésie coloniale du XIXe siècle, un dernier tableau vient clore l’initiation. Le retour du masque au pays de ses ancêtres, duquel il avait été arraché, où trois musiciens viennent jouer avec des instruments traditionnels – kora, balafon et ikembe. « J’ai voulu recréer l’intérieur d’une case rwandaise », explique Dorcy Rugamba. « Je suis la marque du sang sur la serpe, l’impossible mensonge, je suis le cri muet de l’Afrique », lance la gardienne des restes, tandis qu’autour des espaces successifs où se tiennent les quatre scènes, le public suit le spectacle par les interstices laissés entre les planches. « Ils symbolisent la difficulté à entrevoir cette réalité longtemps dissimulée », explique Dorcy Rugamba.

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Si la dernière représentation dakaroise des Restes suprêmes s’est tenue à la fin de mai, dans le cadre de la Biennale, l’expérience inédite offerte par Dorcy Rugamba se poursuivra néanmoins dans la capitale sénégalaise sous une autre forme. Le metteur en scène est en effet en train de concevoir une version virtuelle de la pièce, que les spectateurs pourront suivre avec des casques 3D.

L’étape ultime consistera à assurer le retour en Afrique – et notamment au Rwanda – de cette fresque théâtrale ambitieuse, à l’instar du périple du masque punu. « Cela nécessitera de trouver des espaces suffisamment vastes, mais aussi d’acheminer les éléments de décor », ajoute le comédien et metteur en scène. Pour rendre possible les représentations du spectacle au Sénégal, Dorcy Rugamba a pu compter sur le soutien de la Fondation Osiwa, du Musée des civilisations noires, du Grand Théâtre national de Dakar, de sa compagnie Rwanda Arts Initiative et de la compagnie sénégalaise La Lune nouvelle.

Nul doute qu’en Afrique, où le débat sur la colonisation et sur la restitution des biens spoliés n’a jamais eu autant d’écho qu’aujourd’hui, les mécènes et partenaires ne manqueront pas.