Société

Racisme au travail : « La société attend que les minorités restent silencieuses »

Comment réagir, se protéger et riposter lorsque l’on est victime de discriminations ? Marie Dasylva, une coach française d’origine bissau-guinéenne, partage ses conseils dans un livre intitulé « Survivre au taf » et adressé aux personnes minorisées.

Mis à jour le 2 juillet 2022 à 16:30

La coach Marie Dasylva, fondatrice de l’agence Nkaliworks. © DR.

« Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. » L’adage a le don d’agacer Marie Dasylva. « Quand on n’a pas été tué·e, on a été sérieusement amoché·e. Personne ne se lève le matin pour participer et gagner aux J.O. de la souffrance », écrit-elle. Après une expérience douloureuse dans un grand magasin de luxe parisien, et plus généralement dans le milieu de la mode, où elle était souvent « la seule Noire dans la pièce », cette Française d’origine bissau-guinéenne a créé en 2017 l’agence Nkaliworks (« se réapproprier son récit », en igbo), qui vient en aide aux victimes de discriminations dans le monde du travail.

Racisme, grossophobie, homophobie, islamophobie, validisme… Dans son livre Survivre au taf. Stratégies d’autodéfense pour personnes minorisées, Marie Dasylva, suivie par quelque 30 000 personnes sur Twitter, partage les expériences douloureuses d’étudiants ou de salariés qu’elle a accompagnés. Et, surtout, les stratégies d’autodéfense qu’elle a élaborées à leurs côtés. Entretien.

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Jeune Afrique : « Tu devras en faire deux fois plus pour réussir. » Cette injonction adressée aux personnes racisées ou issues de minorités est, selon vous, un piège. Pourquoi ? 

Marie Dasylva : La réponse au racisme, au sexisme, aux discriminations systémiques serait de dépasser nos limites. Ce discours est une extinction de notre instinct de survie. Il équivaut à faire porter sur nous le poids de la discrimination, à considérer comme normal que certains groupes aient à travailler deux fois plus. Nous normalisons donc des comportements à risque qui mèneront au burn out. Celui-ci met d’ailleurs beaucoup plus de temps à être traité chez les personnes racisées, puisque nous refusons souvent de le reconnaître et que le déni de compétences à leur encontre est tel qu’elles se retrouvent toujours dans une position où elles agissent contre elles-mêmes.

Croire une victime lui apporte un début de guérison

Vous soulignez l’importance de pouvoir se dire victime face à une oppression. En quoi est-ce primordial ?  

Parce que c’est le début de la lutte. Je dirais même que nous allons dans le sens de l’histoire. À chaque fois que la société a avancé, c’est parce que des personnes se sont reconnues victimes d’une oppression et se sont organisées. Quand les femmes ont reconnu être victimes du patriarcat, elles ont obtenu le droit de vote et le droit à l’avortement. Quand les esclaves noirs ont pris conscience de leur statut de victime, ils ont pu se révolter. Nous l’avons aussi vu dans l’histoire récente, avec les chibanis ou avec les femmes de chambre de l’hôtel Ibis.

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Quelles armes ou quelles ressources proposez-vous aux personnes que vous accompagnez ?

Nous réalisons d’abord tout un travail sur la prise de conscience. Ce qui revient toujours, c’est le « Je te crois ». Croire une victime lui apporte un début de guérison : une personne qui est crue ira forcément mieux. Nous co-construisons une sorte de cahier des charges : quels sont les objectifs de cette personne, quelles sont ses contraintes, qu’est-elle prête à faire et à assumer – ou pas. Et, à partir de là, nous élaborons une stratégie.

L’autodéfense, c’est « se prioriser » et accepter que le fait de se défendre s’accompagnera d’une certaine violence. La riposte, verbale ou juridique, le fait de dire non seront en effet perçus par l’autre comme une violence, parce que ce n’est pas ce qui est attendu de la victime. La société attend des minorités le silence, une certaine obéissance. Elles ne doivent pas exprimer de colère. Quand nous osons dire non et nous dresser contre la personne qui cherche à nous dominer, nous sommes tout à coup perçus comme agressifs, inadaptés. Il faut pourtant accepter cette idée : « On va peut-être me percevoir ainsi, mais ce que je fais est bon pour moi. »

La colère, c’est se réveiller un matin et se dire : “Comment se fait-il que l’on me traite comme ça ?”

Pour vous, la colère est « le premier pas vers une dignité retrouvée ». Or cette réaction est souvent présentée comme un excès…

Moi, je dis : vive la colère, heureusement qu’elle existe ! La colère, c’est se réveiller un matin et se dire : « Comment se fait-il que l’on me traite de cette façon ? » C’est aussi ce sursaut qui pousse à affirmer : « Je suis digne d’être défendue et de me défendre. » C’est l’instinct de survie qui se rappelle à vous.

Au-delà de cette attitude de combat, vous prônez aussi le droit de fuir certaines situations pour se protéger…

Dans certaines situations, fuir est la seule solution. Je ne dirai jamais à une personne victime de harcèlement sexuel : « Je vais t’aider à rester. » Fuir est aussi une forme d’autodéfense. Si votre travail est pathogène, si vous commencez à perdre vos cheveux, à pleurer le matin en vous levant, si vous avez mal au ventre quand vous arrivez au bureau, alors oui, il faut partir. La question n’est pas de partir ou de rester, mais de voir comment partir de la meilleure manière.

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L’intersectionnalité est au cœur de votre travail, puisque vous aidez des personnes qui peuvent être la cible de plusieurs discriminations. Pourquoi ce concept fait-il débat ? 

Cet outil de mesure de nos vécus et de nos discriminations rappelle une vérité implacable et simple : un individu peut être discriminé sur plusieurs plans. Dire qu’une femme noire peut être discriminée pour des motifs sexistes et racistes n’a rien de révolutionnaire, c’est une réalité. La critique de l’intersectionnalité est une technique de « silenciation » [réduction au silence] comme une autre.

Comment pourrait-on être dociles, gentils face à des menaces mortelles ?

Face à ces problèmes, la nouvelle génération se montre-t-elle plus radicale que les précédentes ? 

Je refuse le mythe de l’immigré de première génération qui aurait été passif. Nos parents ont aussi été des résistants, nous ne faisons que les suivre. Aujourd’hui, nous n’avons pas d’autre choix que d’adopter une approche plus radicale. La radicalité fait avancer les choses car c’est une acceptation totale de la vérité, dans ses aspects les plus beaux comme les plus sombres. Le racisme, le patriarcat et le validisme font peser des menaces de mort : comment pourrions-nous alors rester dociles, gentils et dans la non-violence face à ce qui peut nous tuer ?

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Nous entendons souvent : « Regardez, il y a eu des avancées, quand même ! » Mais comment décidons-nous que certains doivent attendre l’égalité ? Soit les inégalités existent, soit elles n’existent pas. Et tant qu’elles existent, rien n’a avancé.

« Survivre au taf. Stratégies d’autodéfense pour personnes minorisées », de Marie Dasylva, éditions Les Daronnes, 16 euros, 208 pages.