Diasporas

Meron Estefanos, SOS Érythrée

"Quand des émigrés meurent en route, une partie de moi s'éteint", confie Meron Estefanos. © Pieter Ten Hoopen/Vu pour J.A.

Depuis la Suède, Meron Estefanos consacre son temps à aider les migrants érythréens retenus en otages dans le Sinaï par des trafiquants jusqu'au paiement des rançons.

Quelque part dans la banlieue de Stockholm. Depuis sa cuisine qui fait office de bureau, Meron Estefanos, 38 ans, se retrouve plusieurs fois par jour virtuellement projetée dans des camps de réfugiés en Éthiopie, sur des routes cabossées au Soudan, dans des bateaux décatis traversant le canal de Suez. Ou bien dans les tréfonds du Sinaï. C’est là, dans cette péninsule accidentée, entre Le Caire et Israël, que sont retenus des milliers de migrants ayant fui l’Érythrée dans l’espoir de rejoindre la Terre sainte. Kidnappés sur la route, en Égypte, au Soudan, voire à la frontière même de leur pays, ils finissent entassés, menottés, otages de Bédouins faisant fortune dans le trafic d’êtres humains. Souvent, leur seule chance de s’en sortir, c’est le numéro de téléphone de Meron Estefanos, qu’ils se transmettent.

De l’Érythrée où elle est née, Meron Estefanos garde de vagues souvenirs d’enfant. Elle y a vécu treize années avant de rejoindre son père dans la capitale suédoise. Dans les années 1970, il avait quitté son pays, craignant les représailles alors qu’il était un militant actif du Mouvement de libération de l’Érythrée. À Stockholm, Meron Estefanos a retrouvé des atmosphères d’Asmara au sein de l’importante diaspora érythréenne. Mais à 27 ans, fraîchement diplômée en graphisme, elle a décidé de retourner vivre deux ans dans son pays, présidé par Issayas Afewerki depuis 1993, et réputé l’un des plus fermés d’Afrique. « J’avais la nationalité suédoise, donc j’étais exemptée de service militaire, mais pas mes amis. Je les ai vus travailler comme des esclaves, d’autres se sont fait arrêter pour atteinte à la liberté d’expression, certains disparaissaient subitement », se souvient-elle. À son retour en Suède, son récit et ses critiques au vitriol froissent ses amis favorables au régime. Considérée comme une traîtresse, elle s’engage auprès du Mouvement érythréen pour la démocratie, dont le siège est en Afrique du Sud. Puis au sein de la petite radio militante Voice of Meselna Delina qui émettait depuis la Suède jusqu’en 2010. Aujourd’hui, elle anime une émission hebdomadaire sur Radio Erena diffusée sur internet et par satellite. Financièrement, elle se « débrouille » avec les aides publiques et ce qu’elle gagne comme graphiste indépendante.

Un jour de février 2011, elle est contactée par une mère en détresse dont le fils, un migrant, est retenu par les trafiquants du Sinaï, qui exigent une rançon de 20 000 dollars (14 700 euros). Meron Estefanos transmet au fils son numéro de téléphone et diffuse en direct une interview dans son émission. « Ils nous menacent en permanence (…) Ils nous ont dit qu’ils nous avaient laissé assez de temps pour réunir l’argent (…) Et ils ont tué un des nôtres devant nos yeux. » Ce témoignage va changer sa vie et celle de centaines de migrants pris en otages. Désormais, elle donne son numéro de téléphone à la fin de chacune de ses émissions : elle est devenue la « hotline » de milliers d’Érythréens retenus dans le Sinaï. « Je parle avec eux tous les jours. De nouveaux groupes me contactent chaque semaine, ça n’arrête jamais. Je leur consacre ma vie. » Un engagement presque sacerdotal qu’elle assume : « C’est très dur, mais je ne me plains pas, car ce sont eux qui souffrent. Ils sont ma famille et ils n’ont que moi. » Et d’ajouter, de sa voix monocorde : « Quand ils meurent, une partie de moi s’éteint… »

Bien qu’il soit difficile de quitter le pays, 3 000 Érythréens s’en échappent chaque mois, selon l’agence des Nations unies pour les réfugiés. À en croire l’ONG israélienne Physicians for Human Rights, près de 6 000 Érythréens arrivés en Israël au cours des trois dernières années ont subi des tortures lors de leur enlèvement dans le Sinaï. Une enquête de l’Union européenne fait état de milliers de disparitions. Selon Meron Estefanos, l’accord entre l’UE et la Libye de Kadhafi a dévié la route des migrations vers le Sinaï, puis les révolutions arabes ont fait grimper les prix des rançons. Avant elles s’élevaient à 8 000 dollars. Désormais, elles dépassent souvent les 40 000. Pour accélérer le versement des rançons, les trafiquants torturent en direct. Au bout du fil, Meron Estefanos encaisse. Parfois, ils prennent le téléphone et intiment l’ordre de « payer pour la liberté rapidement, ou sinon pour l’enterrement ». D’autres harcèlent les familles. Pour rassembler l’argent, Meron Estefanos sollicite la diaspora et les proches, qui, parfois, vendent tous leurs biens. La plupart des trafiquants exigent le paiement par transfert d’argent, mais certains groupes font appel à des « émissaires » un peu partout dans le monde. Peu avant l’été dernier, Meron Estefanos a été contactée par l’un d’entre eux par SMS : « Vous avez une demi-heure pour me remettre l’argent », à Stockholm. Cette fois, à défaut de glaner les 33 000 dollars réclamés, elle s’est adressée à la police, qui a interpellé deux jeunes hommes de 18 et 21 ans, accusés d’extorsion de fonds aggravée. La justice suédoise tranchera. Mais l’homme dont la liberté valait 33 000 dollars a été tué.

>> Lire aussi : réfugiés subsahariens : Israël tu quitteras

Déjà 250 000 inscrits !
NEWSLETTER

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte