Politique

Ouganda : Kizza Besigye, l’éternel opposant à Museveni, est de retour

Lors du dernier scrutin présidentiel, il avait cédé sa place à Bobi Wine, mais ce véteran de l’opposition ougandaise ne compte pas ranger les gants. Il l’a prouvé en défiant une nouvelle fois le régime.

Mis à jour le 5 juin 2022 à 10:13

Le chef de l’opposition ougandaise Kizza Besigye lors d’une manifestation contre la flambée des prix à la consommation à Kampala, en Ouganda, le 24 mai 2022. © REUTERS/Abubaker Lubowa

Kizza Besigye est de retour. Ni ses méthodes – une visite surprise dans les rues de Kampala le 24 mai dernier avec haut-parleur sur le toit – ni son objectif – faire tomber Museveni au pouvoir depuis 36 ans – n’ont changé.

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Du côté des autorités, même constance dans la traque de l’opposant assigné à résidence mais qui a cette fois déjoué la surveillance de l’équipe de sécurité présente 24 heures sur 24 à son domicile de Wakiso, à environ 17 kilomètres du cœur de la ville.

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« C’est le moment de nous battre pour notre pays. Rien n’est impossible, beaucoup de peuple ont libéré leur propre pays », a-t-il lancé dans son mégaphone. « C’est nous qui libérerons notre propre pays, pas les Blancs ou quelqu’un d’autre. Personne ne devrait vous mentir en vous disant que les élections apporteront le changement », a-t-il ajouté.

Il a finalement été emmené par la police en jurant qu’il serait relâché et qu’il reviendrait. Le 1er juin, il a été inculpé d’incitation à la violence et condamné à verser une caution de 8 000 dollars pour sa libération. Il a toutefois refusé, choisissant plutôt d’aller en prison.

Printemps arabe

Médecin de 66 ans, Kizza Besigye a participé à la guerre qui a porté Yoweri Museveni au pouvoir en 1986. Pendant la guérilla, il soignait les rebelles blessés, « redonnant le moral aux combattants en leur démontrant qu’il y avait une vie après une blessure », a écrit Daniel Kalinaki, journaliste ougandais, dans Kizza Besigye and Uganda’s unfinished revolution, biographie politique de l’opposant publiée en 2014 et non traduite.

Besigye a servi dans le gouvernement de Museveni jusqu’en 1999, date à laquelle il est devenu le visage de l’opposition en fondant le Forum pour le changement démocratique (FDC) – le plus grand parti d’opposition jusqu’aux élections générales de l’année dernière.

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Il a mené l’opposition aux élections présidentielles à quatre reprises, mais en 2011, Kizza Besigye a compris que Museveni ne pourrait pas être vaincu dans les urnes. Inspiré par le Printemps arabe, il lance alors un mouvement de manifestations appelées “walk-to-work” [de la marche au travail]. Il cède aux appels du FDC et se représente en 2016 mais ne s’aligne pas sur la ligne de départ pour le scrutin de 2021, cédant la place à Robert Kyagulanyi alias Bobi Wine, un musicien devenu politicien qui est maintenant le visage de l’opposition. Le parti de Bobi Wine, la National Unity Platform (NUP), est désormais le principal parti d’opposition au Parlement.

Éparpillement

Alors que Kizza Besigye fait son retour après une pause de cinq ans, nombre de ses compagnons d’infortune ont intégré le gouvernement ou mènent une vie tranquille. Aucun haut responsable n’a encore rejoint ses rangs.

Ibrahim Ssemujju Nganda, porte-parole du FDC, estime qu’il n’y a jamais eu de moment les leaders du parti l’ont soutenu. « Historiquement, c’est ce qui s’est toujours passé. Souvenez-vous des manifestations, combien de dirigeants du FDC y participaient ? « , dit-il.

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« L’opposition est éparpillée », explique Sabiti Makara, politologue à l’université Makerere de Kampala. La NUP et le FDC s’esquivent l’un l’autre, empêchant les connexions qui pourraient mener à l’union. Après les élections de l’année dernière, lorsque la NUP est devenue, à la surprise générale, le principal parti d’opposition au Parlement, ses membres ont tenté d’inviter les partis d’opposition afin de former un front uni : ils ont reçu un accueil mitigé.

Pure forme

Même Kizza Besigye s’y est frotté : en formant l’année dernière son Front du carton rouge – un groupe de pression qu’il utilise pour rallier les gens contre Museveni – il a invité les partis d’opposition à le rejoindre. Le soutien qu’il a reçu semble de pure forme tant les méfiances est grande dans les rangs de l’opposition.

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Selon Godber Tumushabe, directeur associé de l’Institut des Grands Lacs pour les études stratégiques (GLISS) de Kampala, le mouvement anti-Museveni n’a pas encore atteint le point où il devra s’unir. Ce qui est important, dit-il, c’est ce que font les organismes professionnels, les syndicats et les institutions religieuses pour remettre en cause le statu quo. Or il n’existe pas de syndicats forts en Ouganda et les institutions religieuses ont été cooptées par Museveni il y a longtemps.

Godber Tumushabe ajoute que la conscience civique ne fonctionne pas comme les mathématiques « où un plus un égale deux » : une personne pourra toujours y travailler pendant des décennies que la population restera toujours dissuadée. Ce qui complique la tâche de Besigye, c’est que « la dictature comme celle que nous avons est assez sophistiquée. S’appuyer sur l’argent et la violence n’est pas une mince affaire ».