Politique

Libye : Dabaiba, Bachagha, qui les milices vont-elles « adouber » ?

Toutes-puissantes en Tripolitaine, les groupes armés jouent un rôle central dans la lutte pour le pouvoir que se livrent les deux Premiers ministres, Abdulhamid Dabaiba et Fathi Bachagha.

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Mis à jour le 3 juin 2022 à 10:03

Des miliciens pro-gouvernementaux pendant les affrontements avec les forces loyales à Khalifa Haftar, dans les environs de Tripoli, le 21 mai 2019. © Goran Tomasevic/Reuters

Le 29 mai, Zawiyat al-Dahmani, dans la banlieue nord de Tripoli, a été le théâtre d’affrontements entre deux milices rivales, les katiba Ghneiwa et Nawasi, illustrant l’escalade des tensions entre les autorités de l’Est et de l’Ouest, respectivement incarnées par Fathi Bachagha, le Premier ministre désigné en février dernier par le Parlement de Tobrouk, et Abdulhamid Dabaiba, le chef du Gouvernement d’union nationale (GNA), basé à Tripoli.

Les guerres de territoires que se livrent les milices sont le reflet de la rivalité entre les deux camps. Comme ce 29 mai, quand la katiba Ghneiwa, qui soutient Abdulhamid Dabaiba, a mené une incursion dans le quartier tripolitain tenu par la milice Nawasi, proche de Fathi Bachagha. Cet accrochage, comme ceux qui l’ont précédé, faisait suite à la tentative de Fathi Bachagha de s’installer dans la capitale le 17 mai pour pousser son rival à quitter ses fonctions.

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Le Premier ministre de Tobrouk y avait été escorté par des hommes de Nawasi, dont Abdulhamid Dabaiba, outrepassant ses prérogatives, a limogé le chef, Mustafa Gaddur, de son poste d’adjoint au renseignement, avant que le président Mohamed el-Menfi ne le rétablisse dans ses fonctions le 25 mai. Abdulhamid Dabaiba a également révoqué le chef du renseignement militaire, Oussama el-Jouili, qui, en réaction, a mobilisé ses forces dans le sud de Tripoli.

Des alliances

Pour obtenir le soutien – décisif – des milices, les deux Premiers ministres manient la carotte et le bâton. S’il veut entrer dans la capitale sans provoquer un bain de sang, Fathi Bachagha a besoin de l’assentiment des milices, tandis qu’Abdulhamid Dabaiba ne peut se maintenir sans conserver ses alliances avec des factions armées. De même, le précédent gouvernement de Fayez el-Sarraj n’aurait pu s’installer en 2015 dans la capitale sans avoir auparavant noué des alliances avec les milices, lesquelles, à la faveur de ces accointances, ont accru leur influence en gangrénant les institutions et le système sécuritaire.

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Mais ces alliances reposent principalement sur des arrangements financiers, ce qui les rend instables. La brigade 444, commandée par Mustafa Hamza, soutient le gouvernement de Dabaiba, mais son chef n’en reste pas moins un proche de Bachagha. Dans l’Ouest tripolitain, à Zawiyah et à Misrata, les brigades restent partagées entre les deux Premiers ministres.

Abdulhamid Dabaiba capitalise davantage sur la haine anti-Bachagha de certaines milices que sur leur adhésion. Il s’était ainsi assuré le soutien de la puissante force Ghneiwa peu après son élection en nommant son chef, Abdel Ghani el-Kikli, à la tête du département de la sécurité du ministère de l’Intérieur. Ce dernier dirige aussi, depuis janvier 2021, l’Autorité de soutien à la stabilité (SSA) chargée d’assurer la sécurité des bâtiments gouvernementaux.

Haftar fils négocie tous azimuts

Mais alors qu’aucun des deux camps ne réussit vraiment à fédérer le pays derrière lui, de stratégiques négociations entre milices s’organisent en coulisses. Plusieurs chefs de brigades de différents bords se sont ainsi réunis au Maroc le 24 mai, après s’être rencontrés à plusieurs reprises depuis janvier.

L’élément notable de ces réunions reste la participation de Belkacem Haftar, le fils et conseiller diplomatique du maréchal Khalifa Haftar. Pourtant honni par les chefs de milice qui ont combattu son Armée nationale libyenne (ANL) durant la bataille de Tripoli, de 2019 à 2020, Belkacem Haftar a ainsi pu prendre langue avec ses plus virulents détracteurs à l’Ouest, comme Abdel Ghani el-Kikli, Ayoub Abou Ras (chef des Brigades révolutionnaires de Tripoli), ou encore le commandant d’une milice de Zawiyah, Mahmoud Ben Rajab.

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Aucun accord n’a été trouvé et toutes les hypothèses demeurent ouvertes sur les contours de futures unions. Une alliance Dabaiba-Bachagha ? Dabaiba-Haftar ? Ou une troisième voie sous un nouveau nom ?

Le 14 mai, Belkacem Haftar s’était aussi entretenu avec d’autres chefs de milices tripolitaines plutôt pro-Bachagha, cette fois lors d’une rencontre à Montreux organisée par une ONG, le Centre pour le dialogue humanitaire, avec des représentants sécuritaires et militaires libyens de l’Ouest et de l’Est.

Quid du démantèlement des milices ?

Face au regain de tension à Tripoli, la communauté internationale recommande quant à elle l’application du programme de démantèlement des milices, insistant sur la nécessité de relancer la réforme du système de sécurité libyen. Une réunion sous l’égide de la diplomatie espagnole s’est tenue le 23 mai pour se pencher sur le plan Désarmement, démantèlement et réintégration (DDR) des milices. Le tour de table comptait notamment Stephanie Williams, conseillère spéciale pour la Libye du secrétaire général des Nations unies, et José Sabadell, chef de la délégation de l’Union européenne en Libye.

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La Libye était représentée par les membres du comité militaire joint libyen, dit le 5+5, le représentant de la Tripolitaine au Conseil présidentiel, Abdullah al-Lafi, et le ministre de l’Intérieur du gouvernement Dabaiba, Khaled Mazen. Ces derniers ont réaffirmé la nécessité de désarmer et d’intégrer les milices. Le programme DDR avait été lancé en 2019 par le ministre de l’Intérieur de l’époque, un certain Fathi Bachagha, qui avait soulevé un tollé au sein des groupes armés.