Société

Bisrat Negasi : en noir et wax

D’origine érythréenne, cette styliste vend ses créations dans des boutiques éphémères à travers l’Europe. Une vision sombre ? Pas vraiment.

Mis à jour le 17 mars 2015 à 15:36

Noire dehors, africaine dedans. Cachemire et laine à l’extérieur, wax à l’intérieur. Ainsi se présente la nouvelle collection « Black out, Black in, perfect harmony » de la styliste d’origine érythréenne Bisrat Negasi. « C’est une philosophie qui me correspond, dit-elle. Je ne sais pas si je me sens européenne ou plutôt africaine. J’aime le noir, ce qui est même un euphémisme, mais j’aime aussi les couleurs ensoleillées du wax. » Installée à la petite table d’une boutique éphémère semblable à une galerie d’art, la créatrice attend le chaland : elle aime le contact direct avec le client, qui, pour une somme variant entre 140 et 400 euros, souhaiterait s’offrir une création estampillée Negassi (avec deux s, contrairement à son nom, qui n’en prend qu’un). L’idée des « pop-up stores » ouverts pour une courte période correspond à un état d’esprit : « Je me sens nomade, précise Bisrat Negasi. J’adore voyager, je travaille beaucoup avec les musiciens et j’aime le concept de « tour ». » D’ailleurs, elle habille la chanteuse d’origine nigériane Ayo, la jazzwoman américaine Rad (pour Rose Ann Dimalanta), le chanteur sierra-léonais Patrice et l’actrice franco-sénégalaise Aïssa Maïga.

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Pour se raconter, elle navigue entre le français et l’anglais, puisqu’on n’entend rien au tigrinya qu’elle parle avec sa fille de 6 ans. S’agissant de dire son histoire, elle a d’ailleurs les facilités de ceux qui ont déjà couché des mots sur le papier. « J’écris beaucoup, des nouvelles, des poèmes… J’imagine un personnage, c’est plutôt moi… »

Coquette, Bisrat Negasi ne donne que le jour de sa naissance, un 24 décembre, à Asmara. Elle est le troisième enfant, ils seront quatre, d’une couturière propriétaire d’une boutique de vêtements et d’un cartographe propriétaire d’un café-restaurant, le Menafisha. « Où l’on prend l’air », c’est ce que signifie ce nom, attire de nombreux jeunes qui viennent discuter politique. « Je me souviens de l’odeur de l’abricotier dans le jardin, du goût des grenades, mais aussi de la peur quand les soldats éthiopiens passaient devant la porte et des bombardements. Cela me poursuit aujourd’hui : je déteste les feux d’artifice. » Les parents de Bisrat Negasi, impliqués dans la lutte pour l’indépendance, fuient le pays alors qu’elle n’a que 6 ans. « Nous avons mis six mois pour atteindre le Soudan, à pied, à dos de chameau, en voiture avec des groupes de résistants. Moi, je ne comprenais rien, je croyais qu’on allait rendre visite à ma grand-mère. Je trouvais que c’était bien long, puisqu’elle habitait Asmara… » Kassala, Gedaref, Khartoum… Le père rejoint l’Allemagne où il est aidé par un prêtre, les enfants restent avec la mère, le plus souvent à la maison, parfois au cinéma pour voir un film de Bollywood. « J’espérais toujours voir ma grand-mère. Chaque jour, vers 16 heures, je m’habillais et j’attendais. Je me déguisais avec tout ce que je pouvais trouver. C’est à ce moment, je pense, que j’ai commencé à m’intéresser aux vêtements. » Pour l’aïd, elle se souvient que sa mère choisissait les habits de son frère et de ses soeurs, pas les siens : « Moi je voulais une robe rouge et une perruque. N’importe quoi ! »

Elle a 8 ans quand la famille se trouve enfin réunie en Allemagne. Un seul mot : « horrible ». Unique Noire de l’école, elle ne parle pas la langue, ne comprend rien, doit porter des vêtements « lourds comme des armoires ». Pis : « Lors des cours de natation, personne ne voulait entrer dans l’eau si j’y étais : c’était caca ! » se souvient-elle avant de rappeler qu’à l’époque « Hanovre était la ville des skinheads ». La confiance donnée par ses parents ainsi que le déménagement dans la ville plus cosmopolite qu’est Hambourg lui sauvent la mise. « Soudain, je n’ai plus été l’étrangère, mais la Black de la soirée qu’on invitait pour cela, à une époque où la culture hip-hop influençait toute l’Europe. J’étais exotique, mais je voulais juste être normale ! » L’idée de devenir médecin disparaît au premier contact avec le sang, la passion de l’architecture se heurte à un principe de réalité. « J’aime avoir des idées et pouvoir les réaliser. Un bâtiment, cela prend des années… »

La mode l’attire, d’abord sur des salons, puis chez des stylistes. Le Malien Lamine Kouyaté (Xuly Bët) la reçoit en stage à Paris et devient un ami. « J’avais trouvé mon truc et j’ai commencé à étudier la mode. » Au bout de quatre ans, diplômée en design, elle passe six mois chez Manolo Blahnik à New York, puis s’installe en France, avant de retourner vivre à Hambourg avec son mari allemand. En 2004, elle lance sa marque, Negassi, qui emploie trois personnes mais dont elle ne donnera pas le chiffre d’affaires. Ses influences ? La vie quotidienne, une promenade du côté de Barbès, les voyages, la musique et les coupes japonaises d’Issey Miyake.

Quant à l’Érythrée, elle n’en parle pas comme la presse occidentale. « Mes parents y habitent. J’y vais souvent et j’y suis avec mon coeur. J’aimerais y réaliser quelque chose. Ma famille est politisée, et mon point de vue sur l’Érythrée est différent de celui que l’on entend à l’extérieur. C’est tellement plus compliqué… »