Politique

Face à la crise énergétique, Londres et Doha plus proches que jamais

Le Qatar espère profiter du Brexit pour renforcer sa relation bilatérale, comme l’a répété l’émir en visite dans la capitale britannique le 24 mai.

Mis à jour le 30 mai 2022 à 15:11
Sébastien Boussois

Par Sébastien Boussois

Docteur en sciences politiques, spécialiste des relations euro-arabes et collaborateur scientifique du Cecid (Université libre de Bruxelles), auteur de « Emirats arabes unis, à la conquête du monde » (éditions Max Milo).

Le Premier ministre britannique Boris Johnson accueille l’émir du Qatar Sheikh Tamim Bin Hamad Al Thani au 10 Downing Street, le 24 mai 2022. © Wiktor Szymanowicz/ANADOLU via AFP

Les Qataris vénèrent deux villes en Europe, dans son acception géographique : Paris et Londres. L’émir du Qatar Sheikh Tamim Bin Hamad Al Thani a entamé une tournée européenne qui l’a conduit, après Madrid, dans la capitale britannique le 24 mai dernier. Il s’est entretenu avec le Premier ministre, Boris Johnson, mais également avec la Reine Elizabeth II. La mise en place d’un partenariat stratégique important, d’un montant de 10 milliards de dollars, suivra.

La relation avec Londres, ancienne et profonde, remonte non seulement au temps de la colonisation anglaise dans le Golfe mais aussi après l’indépendance notamment grâce au goût très prononcé des Qataris pour le chic britannique, le mode de vie londonien et la City. Déjà en 2013, Doha s’était engagée à investir au Royaume-Uni près de 10 milliards de livres, dans un certain nombre de projets d’infrastructures. Cela concernait surtout des installations nucléaires, mais aussi des centrales à gaz ou des projets éoliens.

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À l’époque, le gouvernement britannique menait une politique d’austérité qui l’empêchait de moderniser son parc énergétique. L’offre du Qatar tombait à point nommé. De Harrod’s, la grande épicerie fine anglaise, à la construction du « Shard », l’impressionnant gratte-ciel qui pointe désormais son nez dans le ciel londonien et affiche le titre de plus haut immeuble « européen », Doha a su se rendre indispensable à l’économie britannique.

Contrats de défense

En 2017, l’émirat manifestait à nouveau son intérêt pour continuer à investir dans une Grande-Bretagne qui s’engageait sur la voie du Brexit et la sortie de l’Union européenne. Le fonds souverain du Qatar se positionnait fermement pour investir dans de nombreux domaines comme les infrastructures, la santé et les nouvelles technologies. La même année, en pleine crise du Golfe qui allait isoler le pays du reste des membres du Conseil de Coopération des Pays du Golfe (CCG), Doha achetait, pour moderniser son armée et assurer sa sécurité, pas moins de 24 avions de chasse britanniques. Ce fut l’un des premiers gros contrats de défense de l’histoire entre les deux pays.

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Depuis, les relations se poursuivent avec un dynamisme croissant. Récemment, le Qatar a assuré être prêt à aider le Royaume-Uni dans la crise globale que traverse le secteur économique et énergétique « européen » mais « l’Occident doit prendre ses responsabilités », précisait-il. L’énergie a bien été à l’ordre du jour de la visite récente de l’émir du Qatar surtout dans un contexte où toute l’Europe cherche à réduire sa dépendance au gaz russe. Ainsi, le ministre qatari de l’Énergie, Saad Sherida Al Kaabi, a déclaré que les pays occidentaux, dont le Royaume-Uni, étaient confrontés aux conséquences de leur volonté d’éliminer les émissions de carbone dans le but de lutter contre le changement climatique en « diabolisant les compagnies pétrolières et gazières ».

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Dans une interview à Sky News , Al Kaabi a noté que son pays se montrait prêt à soutenir le Royaume-Uni face à sa crise du coût de la vie. Mais les discours des Européens doivent évoluer : des années passées à faire pression pour mettre un terme urgent à la production de combustibles fossiles et à qualifier les producteurs de gaz de « méchants » ont contribué à la crise actuelle, a-t-il soutenu.

Transition verte

Si la transition énergétique ne peut être remise en question à terme, l’urgence de la situation est bien de fournir en gaz les membres de l’Union, et la Grande-Bretagne pour contrer la Russie. La récente flambée des prix du pétrole et de l’énergie en Europe et au-delà n’est pas entièrement due à la crise russe et ukrainienne, mais remonterait, selon lui, à plusieurs années.

L’objectif du Qatar, qui a quitté l’OPEP et mise tout sur le FPEG (Forum des pays exportateurs de gaz), est sans doute aussi de minimiser le rôle historiquement tout puissant de l’Arabie Saoudite et le yoyo régulier des prix que Ryad impose au monde en augmentant ou réduisant sa production, notamment de pétrole. Rappelons qu’en février dernier, le Qatar, en accueillant la 6e édition du sommet annuel avec ses treize membres, n’opposait pas urgence de la sécurité énergétique et transition verte.

Au Royaume-Uni, un protocole d’accord a été signé entre Qatar Energy et le ministère britannique du Commerce, de l’Énergie et de la Stratégie industrielle : il vise à renforcer la coopération énergétique entre le pays du Golfe et le Royaume-Uni. Cette décision est aussi considérée comme un moyen d’élargir la coopération sur la sécurité énergétique, les énergies renouvelables et la décarbonisation.