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Culture

1914-1918 : au coeur de la Grande Guerre

Le passage de l'armée d'Afrique, à Amiens entre 1914 et 1918.

Le passage de l'armée d'Afrique, à Amiens entre 1914 et 1918. © DR

Soldats affectés sur le front européen, travailleurs coloniaux envoyés en métropole… L’Afrique paya cher son engagement en 1914. D’autant plus que ce conflit fut aussi celui du dernier partage colonial.

La mémoire collective les a quasi oubliés. Et pourtant, ils sont près de 500 000 à avoir été mobilisés pour venir combattre au coeur de la barbarie européenne, à souffrir pour certains de la rudesse de l’hiver 1917, à découvrir l’atrocité des combats de tranchées… et à libérer la France. Dès la Première Guerre mondiale, les tirailleurs africains ont été largement mobilisés par le pouvoir colonial. Et, fait nouveau, envoyés sur les fronts hors d’Afrique. "Aucune autre puissance que la France, avant la guerre, n’a envisagé d’appeler des soldats des colonies, surtout des Noirs, des dominés donc, à combattre sur des champs de bataille européens contre des Européens appartenant aux nations dominantes blanches", analyse Marc Michel dans son dernier essai, L’Afrique dans l’engrenage de la Grande Guerre (Karthala). "Au total, établit l’historien français, l’Afrique fournit à la machine de guerre de la France les trois quarts des soldats mobilisés dans son empire, 170 000 Noirs de l’Afrique-­Occidentale française (AOF) et de l’Afrique-Équatoriale française (AEF), plus de 172 000 Algériens musulmans, près de 100 000 Tunisiens et Marocains, 40 000 Malgaches." La plupart du temps, le recrutement se fait de force, dans des conditions épouvantables "variant de la contrainte pure, avec rafles et véritables chasses à l’homme dans certains cercles, surtout dans la Côte d’Ivoire à peine "pacifiée", à la persuasion rétribuée, agrémentée des primes, via les chefs de canton". Quoi qu’il en soit, "ce furent […] des prélèvements d’une ampleur et d’une brutalité telles qu’ils purent évoquer l’ignoble traite des esclaves", non sans soulever des résistances, comme à Madagascar, en Algérie ou dans la région de l’Ouest-Volta (ouest du Burkina actuel).

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Les rares survivants africains seront supprimés ou stérilisés

C’est la mise en place de la fameuse "force noire" voulue par Charles Mangin qui, dès la parution de son livre, en 1910, appelle à faire de l’Afrique subsaharienne le réservoir de la puissance française. De quoi inquiéter les Allemands, qui, bien avant l’occupation de la Rhénanie, en 1919, notamment par la Xe armée commandée par Mangin, développe une propagande raciste. "On dénonce la "barbarie" de la France, non pas parce qu’elle s’exercerait contre les Noirs… mais parce qu’elle oserait faire combattre des Blancs par des Noirs", relève Marc Michel. Lors de la Grande Guerre, cette peur est exploitée par la France, qui compte parfois sur "la puissance de choc des soldats noirs", comme en avril 1917 lorsqu’elle envoie la VIe armée de Mangin au Chemin des Dames (Aisne) – pour "épargner dans la mesure du possible le sang français", diront certains. Les combats et les conditions climatiques seront tels que 45 % des effectifs commandés par le général surnommé par la suite le boucher des Noirs seront touchés, dont 22 % tués ou disparus.

Humiliée d’être battue puis occupée par des soldats africains, l’Allemagne nourrira un vif ressentiment envers la France, qui lui impose cette "honte noire", laquelle sera "récupérée par la propagande nationale-socialiste ; en 1924, Hitler en fait un article fondamental dans l’arsenal de Mein Kampf, dénonçant un métissage qui menacerait l’Europe et envahirait déjà la France, destinée à devenir "un État mulâtre africano-européen"". "Les rares survivants "Rheinlandbastards" seront les uns supprimés, les autres stérilisés ; la haine et la peur, cultivées et enracinées dans les mentalités, conduiront aussi à la série de carnages dont seront victimes les soldats africains en 1940", relate Marc Michel.

À la fin de la guerre, le pourcentage de soldats africains morts au combat s’élève à plus de 22 %, contre 17,4 % des mobilisés pour la France, 15,4 % pour l’Allemagne et 10,2 % pour la Grande-Bretagne et les Dominions. Or l’effort de guerre ne s’est pas limité aux champs de bataille européens. De nombreux travailleurs coloniaux, en majorité nord-africains – 100 000 Algériens et 40 000 Marocains – ont été envoyés en métropole, essentiellement dans les grandes villes comme Paris, Marseille, Lyon et Saint-Étienne, mais aussi quelquefois dans les campagnes, afin de remplacer la main-d’oeuvre masculine partie au front. Une situation qui ne sera pas sans poser des problèmes à la sortie de la guerre. Ces travailleurs, la plupart du temps entassés dans de véritables ghettos, auront souvent le sentiment d’être rejetés par la population, les milieux ouvriers et syndicaux. Autre dimension importante de l’effort de guerre imposé à l’Afrique : fournir la métropole en denrées et en oléagineux à un point tel que les séquelles seront tout aussi importantes que celles de la mobilisation militaire. Ce à quoi il faut ajouter le lourd tribut payé par les populations civiles et les soldats recrutés au sein des troupes belligérantes lors des combats sur le continent, la Première Guerre mondiale ayant été "le dernier partage colonial".

La guerre, moins meurtrière que les maladies, la faim et les pillages

"Dès les hostilités, les appétits s’éveillèrent" et contestèrent à l’Allemagne ses possessions au Togo, au Cameroun, en Afrique de l’Est (Burundi, Rwanda, actuelle Tanzanie) et dans le sud-ouest du continent (actuelle Namibie). Toutes les nations engagées enrôlèrent des "indigènes" soit comme soldats, soit comme porteurs ou auxiliaires. Les combats furent extrêmement durs, les batailles longues. Et les pertes sont souvent sous-estimées. Selon Marc Michel, au sud du Sahara, entre 1,5 million et 2 millions d’Africains mobilisés sont morts des mauvaises conditions sanitaires (paludisme, maladie du sommeil, typhoïde, complications infectieuses des blessures, sous-nutrition, grippe espagnole…). La conquête du Cameroun, qui a exigé des dizaines de milliers d’hommes, aurait coûté la vie à plus de 4 200 Alliés, sans compter "les pertes (non évaluées) de dizaines de milliers de porteurs recrutés sur place ou amenés de colonies voisines". Sur le théâtre des opérations en Afrique de l’Est, 9 % des quelque 193 000 hommes qui ont servi ainsi que 9 % du million de porteurs recrutés par les Britanniques perdirent la vie. "Les historiens anglophones, rappelle celui qui a enseigné entre autres aux universités de Brazzaville et de Yaoundé, estiment que les pertes parmi les recrues militaires et civiles, soldats, porteurs, réquisitionnés de toutes sortes, ont pu atteindre […] 650 000 hommes, femmes, enfants dans l’Afrique de l’Est allemande. La guerre y a d’ailleurs été moins meurtrière que les maladies, la faim, les pillages qui décimèrent les populations et désorganisèrent les économies anciennes…" Dans le sud-ouest du continent, les troupes qui s’affrontèrent furent blanches, même si 33 000 Noirs accompagnaient les troupes sud-africaines comme auxiliaires aux côtés d’Indiens et de métis.

"La Grande Guerre en Afrique, conclut Marc Michel, ne fut pas un simple épiphénomène du conflit mondial. Elle a engendré un doute, en Occident même, sur sa capacité à assumer le "devoir de civilisation" et, pour la première fois, elle a redonné aux Africains l’occasion de s’exprimer", instillant un germe de révolte. Un nationalisme nord-africain prendra forme, et, alors que naît le cliché du "bon" tirailleur Banania, "brave et fidèle soldat", ce dernier revendiquera une égalité de droit : "Avant j’étais nègre, s’exclame un tirailleur en 1916, maintenant je suis français !" 

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