Politique

Tunisie-Algérie : Abdelmadjid Tebboune « recadre » implicitement Kaïs Saïed

Alors que le président Kaïs Saïed vient de confirmer par décret la tenue du référendum sur la Constitution, son homologue algérien se fait le relais de l’inquiétude de la communauté internationale face au verrouillage politique opéré par Carthage.

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Par - à Tunis
Mis à jour le 27 mai 2022 à 12:26

Abdelmadjid Tebboune (à g.) avec son homologue tunisien Kaïs Saïed, à Alger, le 2 février 2020. © SLIM ABID/TUNISIAN PRESIDENCY/AFP

La Tunisie s’est invitée malgré elle dans la visite d’État effectuée par le président algérien en Italie. À l’issue d’une rencontre, le 26 mai, avec son homologue italien, Sergio Matarella, Abdelmadjid Tebboune a déclaré lors d’un point presse : « Nous sommes prêts à aider la Tunisie pour sortir de la situation difficile dans laquelle elle a sombré et à retourner à la voie démocratique, tout autant que la Libye voisine. »

Il n’en fallait pas plus pour que certains Tunisiens s’insurgent face à ce qu’ils perçoivent comme une ingérence. Mais cette déclaration est une confirmation en creux que la situation en Tunisie préoccupe la communauté internationale. « Tebboune ne s’est pas exprimé ainsi par hasard, surtout depuis une capitale européenne ; c’est une façon de dire que certaines puissances, probablement l’Europe et les États-Unis, s’accordent à vouloir siffler la fin de la partie engagée par le président tunisien, Kaïs Saïed avec son offensive sur le pouvoir de juillet 2021″, remarque un diplomate.

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La veille, très exactement deux minutes avant minuit, soit l’échéance légale de la publication de l’appel à référendum qui doit se tenir le 25 juillet 2022, le président Kaïs Saïed a officiellement convoqué les citoyens à la consultation populaire. Il a en même temps émis un autre décret où il désigne nommément les personnalités qui doivent siéger dans les différents comités de la commission consultative chargée d’élaborer des propositions autour d’un projet de Constitution. Une façon de contraindre les dirigeants d’organisations ou d’institutions nationales à participer à ce que beaucoup perçoivent comme un simulacre de débat. Ils avaient dans un premier temps décliné l’invitation et estiment encore ne pas être concernés par le décret. Mais bien décidé à instaurer une « Nouvelle République », Kaïs Saïed tient à faire savoir aux récalcitrants qui est le chef et persiste à ne pas dévoiler les orientations de la loi fondamentale.

« Il fera ce qu’il voudra et sauve les apparences avec des instances qui ne sont que consultatives », commente un ancien soutien. Sur le papier, l’initiative semble réfléchie et construite, mais il n’en est rien ; elle écarte les partis et des franges de la société civile de ce qui devrait être un dialogue national global. C’est ce qui est reproché à Kaïs Saïed, qui poursuit avec obstination ses objectifs, quitte à se couper de tous et à agir seul, alors que la précarité socio-économique de la Tunisie commande à rassembler plutôt qu’à exclure. « Personne n’a demandé une nouvelle Constitution mais une priorisation des questions économiques », précise un militant du collectif d’opposition « Contre le coup d’État ».

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Les lectures ou applications tronquées de l’actuelle Constitution confirment aux yeux de certains la volonté de Kaïs Saïed de s’accaparer le pouvoir en dehors de tout cadre démocratique. Ils en veulent aussi pour preuve l’inquiétude et les réserves exprimées par les puissances internationales, qui ont beaucoup misé, avec force investissements, sur l’expérience démocratique tunisienne, seule exemple relativement réussi du Printemps arabe. Depuis le passage en force du 25 juillet 2021, qui s’apparente pour certains à un coup d’État, les délégations diplomatiques se sont relayées au chevet de la Tunisie, mais l’homme de Carthage estime être un incompris et rejette tout soutien qui n’appuierait pas son projet. Entre-temps, la Tunisie s’enlise un peu plus chaque jour dans les difficultés économiques et accuse un déficit abyssal des finances publiques.

Quant aux autorités algériennes, elles ont tenté de tabler sur la proximité et l’histoire commune des deux pays pour se poser en interlocuteur privilégié d’un Kaïs Saïed plutôt séduit par l’Égypte de Abdel Fattah al-Sissi, très bienveillant à son égard. Tebboune s’était pourtant montré compréhensif avec Carthage, débloquant une aide d’urgence de 300 millions de dollars en décembre 2021. Mais la Tunisie est devenue le tonneau des Danaïdes et réclame sans cesse des soutiens à défaut de pouvoir compter sur le Fonds monétaire international (FMI). Dans ce contexte, la crise ukrainienne et l’appétence de l’Europe pour le gaz algérien, qui est transféré via le territoire tunisien, ont fait espérer à la Tunisie qu’elle encaisserait quelques subsides ou au moins un don en nature. Le refus d’Alger a été catégorique : la Tunisie devra se contenter du contrat gazier en vigueur entre les deux pays.

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Pour certains, tout cela a un air de déjà vu. Ils font le rapprochement entre la situation actuelle et la destitution de Bourguiba, en 1987, déclenchée par son souhait de revoir les accords sur le pipeline algérien pour renflouer les caisses de l’État. La conjoncture tunisienne avait alors inquiété Alger et Rome, qui, après avoir consulté la France et les États-Unis, ont orchestré, avec l’appui des services, le coup d’État médical de Zine el-Abidine Ben Ali.