Politique

Sénégal : le ministre de la Santé limogé suite au drame de Tivaouane

Face à la colère de l’opinion au lendemain du décès de onze nouveau-nés à l’hôpital de Tivaouane, le président Macky Sall a congédié Abdoulaye Diouf Sarr, avant de rentrer en urgence de Malabo, où il devait présider le sommet extraordinaire de l’Union africaine.

Par - à Dakar
Mis à jour le 27 mai 2022 à 14:05

Abdoulaye Diouf Sarr, alors ministre de la Santé et de l’Action sociale du Sénégal, pose dans sa maison à Yoff le 12 janvier 2022. © Carmen Abd Ali pour JA.

Huit ans après sa première nomination comme ministre, dans le gouvernement de Mahammed Boun Abdallah Dionne, on avait fini par le croire inamovible. Ce jeudi 26 mai, jour de l’Ascension, Abdoulaye Diouf Sarr a pourtant été remercié par le président Macky Sall et remplacé au poste de ministre de la Santé et de l’Action sociale par le Dr Marie Khemesse Ngom Ndiaye, jusque-là directrice générale de la Santé publique.

L’issue était devenue prévisible depuis que onze nouveau-nés ont trouvé la mort au cours d’un incendie accidentel survenu le 25 mai au service de néonatologie de l’hôpital Mame Abdou Aziz Sy Dabakh de Tivaouane, la ville sainte de la confrérie tidiane, située à une centaine de kilomètres au nord-est de la capitale. Abdoulaye Diouf Sarr était par ailleurs fragilisé par sa défaite à Dakar lors des locales du 23 janvier. Candidat de la majorité présidentielle, il y avait été devancé par l’opposant Barthélémy Dias.

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Drames en série

D’un bout à l’autre du pays et jusque dans la diaspora, le drame survenu à Tivaouane a immédiatement provoqué une vive émotion. Il alimente surtout la colère d’une population confrontée depuis un peu plus d’un an à des décès tragiques de nourrissons, survenus en milieu hospitalier.

En avril 2021, quatre nouveau-nés avaient en effet trouvé la mort dans un incendie survenu à l’hôpital de Linguère (Nord-Est), attribué à une défaillance dans le système de climatisation. À la même période, le décès d’Astou Sokhna, 34 ans, avait par ailleurs défrayé la chronique. Sur le point d’accoucher, la jeune femme s’était présentée à l’hôpital de Louga, entre Dakar et Saint-Louis. Elle avait dû attendre une vingtaine d’heures dans l’indifférence du personnel de la maternité, malgré les souffrances qu’elle endurait. Les sages-femmes présentes lui avaient alors refusé la césarienne qu’elle demandait, prétextant que celle-ci n’avait pas été programmée. La mère et son bébé n’ont pu être sauvés. Très médiatisée, l’affaire a donné lieu, en mai, à un procès, au terme duquel trois sages-femmes ont été condamnées à six mois de prison avec sursis pour « non-assistance à personne en danger ».

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Un autre drame, aussi tragique que surréaliste, est survenu au cours du même mois au service pédiatrique de l’hôpital régional de Kaolack (Centre-Ouest). C’est dans un carton de la morgue qu’un bébé a été retrouvé vivant, quelques heures après qu’il a été annoncé à son père que sa fille était décédée à la naissance. Là encore, le nourrisson n’a pu être sauvé par la suite.

Affaire de trop

Face à ces manquements caractérisés, illustrant pour certains l’impéritie du système hospitalier sénégalais, la mort des onze nourrissons de Tivaouane a été le drame de trop. Pendant 48 heures, sur les principaux réseaux sociaux, des messages indignés ont fleuri, ainsi qu’un portrait du ministre Abdoulaye Diouf Sarr… réclamant la démission de celui-ci.

Une situation d’autant plus difficile à gérer pour l’exécutif sénégalais qu’au moment où le drame a été rendu public, le ministre de la Santé et le président Macky Sall se trouvaient hors du pays. Le premier assistait, à Genève, à l’Assemblée mondiale de la Santé. Le chef de l’État, quant à lui, achevait une visite officielle en Angola, au terme de laquelle il devait se rendre au sommet extraordinaire de l’Union africaine, qui se tient actuellement à Malabo, en Guinée équatoriale. Il se contentera finalement de présider l’ouverture dudit sommet ce 27 mai, avant de regagner Dakar au plus vite, pour ensuite rejoindre Tivaouane le 28 mai.

Dans les heures qui ont suivi l’annonce du drame, seul le ministre de l’Intérieur, Antoine Félix Diome, a donc été en mesure de représenter l’État à Tivaouane. Une enquête a été aussitôt ouverte afin de déterminer les causes de ce sinistre accident, qui semble dû à un court-circuit. Au contact de produits inflammables (comme des bouteilles d’oxygène), celui-ci se serait propagé avant que le personnel de l’hôpital ne puisse mettre en sécurité les nourrissons du service de néonatologie. Le président sénégalais a par ailleurs décrété un deuil national de trois jours.

Des enjeux politiques

Alors que les partis politiques se préparent aux législatives du 31 juillet, l’état du système de santé s’invite dans la campagne. Tandis que la coalition Yewwi Askan Wi (qui réunit notamment les opposants Khalifa Sall, Barthélémy Dias et Ousmane Sonko) a fait part, dans un communiqué, de « [sa] compassion et [de sa] solidarité à toutes les familles éprouvées ainsi qu’à toute la nation sénégalaise », d’autres leaders de l’opposition, comme Bougane Guèye Dany, se montrent plus acerbes envers un système de santé qui aurait, selon ce dernier, été délaissé par les responsables politiques qui se sont succédé au pouvoir.

« Le système politique sénégalais est plus malade que les malades eux-mêmes », lance ainsi à Jeune Afrique le fondateur du mouvement citoyen Gueum Sa Bopp, qui est aussi un patron de médias (Zik FM, Sen TV) et un homme d’affaires prospère. « Au moment où je vous parle, l’hôpital de Guédiawaye [une ville très peuplée de la banlieue dakaroise] est dépourvu de bloc chirurgical ! Et le centre de santé de Jaxaay est en construction depuis 11 ans », s’indigne-t-il, tout en estimant à 5 000 le nombre de médecins et d’infirmiers au chômage dans le pays.

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En creux, la gestion politique de cette affaire pose à nouveau la question lancinante liée à l’absence d’un Premier ministre au Sénégal, malgré le retour – toujours théorique – de cette fonction depuis le 10 décembre dernier, après avoir été supprimée en 2019. Comme Macky Sall lui-même le reconnaissait alors, ses fonctions à la tête de la présidence tournante de l’Union africaine, depuis le début de 2022, rendent incontournable le retour d’un Premier ministre. La crise des derniers jours en aura été l’illustration.