Société

Pap Ndiaye, Kylian Mbappé… Quand la France prononcera-t-elle enfin ces noms correctement ?

Papé Ène-Diaye, Kylian Ème-Bappé, Denis Sassou Ène-guesso… En France, ces patronymes sont souvent écorchés. Comme si l’apprentissage des usages linguistiques et phonétiques africains était un défi insurmontable…

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Mis à jour le 25 mai 2022 à 15:54
Mehdi Ba

Par Mehdi Ba

Journaliste, correspondant à Dakar, il couvre l'actualité sénégalaise et ouest-africaine, et plus ponctuellement le Rwanda et le Burundi.

Kylian Mbappé prolonge son contrat au PSG jusqu’en 2025 © FRANCK FIFE / AFP

Au premier abord, ils n’ont rien en commun, si ce n’est leur métissage franco-africain et leur naissance en région parisienne. L’un est un universitaire reconnu, spécialiste de la communauté africaine-américaine aux États-Unis, qui vient de faire son entrée dans le gouvernement d’Élisabeth Borne en tant que ministre de l’Éducation nationale ; l’autre est un footballeur surdoué qui fait les beaux jours de l’équipe de France et continuera d’évoluer au Paris-Saint-Germain (PSG) après avoir été courtisé avec insistance par le Real Madrid.

Le premier a des origines à la fois françaises et sénégalaises ; l’autre est le fils d’un père né à Douala (Cameroun) et d’une mère d’origine algérienne, elle-même née à Bondy (Seine-Saint-Denis).

Ène-golo Kanté ou Abdoulaye Vade

Mais au cours de la semaine écoulée, un point en commun a réuni Kylian Mbappé et Pap Ndiaye : l’incapacité congénitale des commentateurs français à prononcer correctement leurs noms de famille respectifs. Et pourtant, c’est dès 1659 que les Français ont établi un premier comptoir à Ndar, cette ville sénégalaise qu’ils allaient rebaptiser du nom d’un de leurs rois et dont ils allaient faire ultérieurement la capitale de l’Afrique-Occidentale française (AOF) : Saint-Louis. Une ville où chaque habitant ayant « fait les bancs » est, lui, en mesure de prononcer correctement le nom de son ancien bourreau colonial, qui a laissé son nom en héritage au pont emblématique qui relie le continent à l’île abritant la ville historique : Faidherbe.

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À la loterie franco-africaine, l’auteur de ces lignes peut s’estimer heureux. « Ba », n’est-ce pas le premier phonème enseigné aux écoliers français, dès le cours préparatoire ? B-A : BA. Les choses sont en revanche bien plus délicates pour Pap Ndiaye et Kylian Mbappé, sans parler de quelques-uns de mes amis de jeunesse : l’écrivain Wilfried N’Sondé (né au Congo), le photographe de presse Vincent Nguyen (au patronyme vietnamien), mon presque frère Ulysse N’Goubayou (grec d’adoption) ou encore ma collègue à Jeune Afrique Aurélie M’Bida (ces deux derniers patronymes étant d’origine camerounaise).

Anonymes ou célèbres (le footballeur Ène-golo Kanté, le président congolais Denis Sassou Ène-guesso ou même, dans une autre configuration, l’ancien président sénégalais Abdoulaye Vade – le « W » de son nom étant lu comme comme dans « Wagon » et non comme dans « Western »), combien sont-ils, sur le continent, à se faire « tympaniser » quotidiennement par ces distorsions ineptes dont les toubabs ont le secret ?

Pas d’effort d’adaptation

Pour un Français, la prononciation correcte de deux consonnes consécutives au début d’un patronyme africain semble en effet un défi bien plus difficile à relever que remporter la Coupe du monde de football ou combler le trou de la Sécu. Aussi les associations de consonnes en début de mot (« Ng », « Nd », « Mb ») sont-elles régulièrement dénaturées par les Français de France. Il était donc temps, concomitance de l’actualité entre Kylian et Pap oblige, de crier ce ras-le bol : « Doy na ! » (en wolof) ; « Ya Basta ! » (en espagnol)… Bref : « Ça suffit ! »

« La prononciation défectueuse  des patronymes africains, commençant par Mb-, Nd- ou Ng- notée chez les Français peut être liée à une absence de conscience phonologique, analyse Sému Juuf, doctorant en sciences du langage et traduction à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis, au Sénégal. Dans le système éducatif français, la bonne articulation de certains sons n’est pas enseignée, ajoute-t-il. Dans les substantifs et noms propres français, l’on ne retrouve pas ces phonèmes. »

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De même que tous les enfants français ont appris que B+A = BA, eh bien, en Afrique, N+Di se prononce « Ndi » ; M+Ba se prononce « Mba » ; N+So se prononce « Nso », etc. Pourquoi donc cette évidence semble-t-elle échapper au système d’enseignement français, qui a apparemment laissé dans l’ombre les phonèmes typiquement africains ? « Outre cette défectuosité, on peut dire qu’il y a une certaine inconscience syllabique dans la mesure où ces phonèmes sont prononcés séparément par des journalistes français, comme s’ils formaient des syllabes à part, ajoute Sému Juuf : « Ène-Golo », « Ène-diaye », « Ème-Bappé »… J’y vois notamment l’influence de la graphie onomastique [relative aux noms propres] de l’école coloniale française appliquée aux patronymes africains, en ce sens que celle-ci ajoutait une apostrophe entre deux consonnes initiales  « M’B…”, « N’D… », « N’G… ». « En tout état de cause, suggère ce linguiste sénégalais, l’on peut imaginer qu’il y a un manque d’efforts articulatoires et d’adaptation – un tropisme, en quelque sorte – chez bon nombre de locuteurs français qui semblent ne pas pas vouloir s’accommoder de la prononciation à l’africaine de ces patronymes. »

Massacre phonétique

En réaction à un tweet irrité envoyé au lendemain de la nomination de Pap Ndiaye au gouvernement, la secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), la Rwandaise Louise Mushikiwabo – dont la prononciation correcte du nom par un journaliste français de l’audiovisuel mériterait, à coup sûr, le prix Pulitzer – répondait, avec l’humour dont elle est coutumière : « Cher Mehdi, tu t’imagines s’il fallait prononcer un nom de chez moi, dans les Mille collines, tel que Serupyipyinyurimpyisi ! Cela dit, corrigeons gentiment nos amis qui ne parlent pas nos langues ! #vivelemultilinguisme. »

De fait, comme nous le lui avions alors fait remarquer, les patronymes rwandais, burundais et malgaches pourraient valoir une dérogation aux journalistes français devant prononcer, sans l’écorcher, le nom des anciens présidents Hery Rajaonarimampianina (Madagascar) ou Sylvestre Ntibantunganya (Burundi). D’autant que, parmi ces patronymes imprononçables à Paris, ou Lyon, l’orthographe peut s’avérer trompeuse : le nom Nkunda et le phonème « Nti » se prononcent d’une manière nasalisée qui ressemble plutôt, pour un francophone, à « Ngunda » et « Ndi » ; et Ravalomanana devient « Ravalomanane ».

Ces exceptions qui confirment la règle doivent-elles, pour autant, exempter les Français d’un apprentissage a minima des usages linguistiques et phonétiques en vigueur sur le continent, dès lors que ceux-ci se rapportent à une Afrique qu’eux mêmes se plaisent à qualifier de « francophone » ? Le pays de Voltaire serait-il réticent à métisser sa langue d’afrophonie ? Pourquoi certains prononcent-ils « Papé » le prénom du nouveau ministre Pap Ndiaye, pourtant dépourvu de « e » final ? Est-ce une référence inconsciente et nostalgique au « Papet » de Marcel Pagnol, dans Jean de Florette ?

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Pour limiter les exemples au Sénégal (une recension plus large serait trop fastidieuse), les victimes africaines de ce massacre phonétique de grande ampleur seront-elles habilitées, un jour, à demander réparation ? Verrons-nous défiler, devant les tribunaux français, les Ndiaye, les Ngom, les Mballo, les Ndour, les Ndoye, les Mbengue, les Ndong, les Mboup… ? Et ces victimes de l’incapacité française à prononcer convenablement un patronyme africain, fût-il composé de 5 à 6 lettres, seront-elles secondées, dans leur lutte, par leurs frères et sœurs d’infortune rwandais, burundais, malgaches… ? Voilà bien un sujet digne d’intérêt pour un nouveau ministre français de l’Éducation nationale !