Économie

Chine-Angola : la fin d’un modèle

Le fameux « modèle Angola » a vécu, épuisé par la corruption et fragilisé par les coûts du pétrole. Même si le président João Lourenço continue de courtiser les dollars chinois, la relation n’est plus ce qu’elle était.

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Mis à jour le 31 mai 2022 à 18:12

Le président chinois Xi Jinping rencontre le président angolais Joao Lourenco au Grand Hall du Peuple à Pékin, le 9 octobre 2018. © Daisuke Suzuki/Pool via Reuters

En 2002, alors que l’Angola était en ruines après une guerre civile de 27 ans, son gouvernement a désespérément cherché une aide occidentale pour reconstruire le pays. En vain… Les institutions financières internationales comme le Club de Paris se méfiaient de la collaboration avec un pays dont la propension à la corruption est bien connue et le manque de transparence flagrant. Quelques années plus tard, fin 2011, le Fonds monétaire international (FMI) découvrirait un trou de 4,2 milliards de dollars dans les coffres du pays que les autorités ne pourraient pas expliquer facilement.

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Alors que les appels à la réforme démocratique, à la responsabilité et au respect de l’État de droit se multipliaient, l’Angola a décidé de se tourner vers l’Est. C’est ainsi qu’est né son accord très pragmatique – et initialement lucratif – avec la Chine.

Absence de responsabilité

Car l’Angola et la Chine n’ont pas toujours été sur la même longueur d’onde. Pendant la guerre d’indépendance angolaise, les Chinois ont soutenu les trois mouvements de libération, avec une préférence pour l’Unita, le rival acharné du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA) au pouvoir depuis 1975. Leurs relations diplomatiques ont beau dater de 1983, ce n’est que 20 ans plus tard que les deux pays ont commencé à collaborer. La fin de la guerre civile en Angola avait coïncidé avec une augmentation rapide de la production et de la hausse du prix du pétrole, et la Chine avait un besoin urgent de ressources et de matières premières pour soutenir sa croissance économique galopante.

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Le mariage de raison débute officiellement en 2004, lorsque le ministère chinois du Commerce et le ministère angolais des Finances signent un accord pour que la banque chinoise Eximbank accorde au gouvernement angolais un prêt de 2 milliards de dollars. L’Angola a joué et gagné : il a évité les exigences de bonne gouvernance et de transparence posées par le FMI et d’autres organismes similaires, tout en obtenant un financement dont il avait grand besoin de la part d’un gouvernement autocratique qui affirmait fièrement qu’il n’avait pas à « s’immiscer » dans les affaires intérieures d’autres pays.

Non seulement le MPLA pouvait apaiser les citoyens locaux en se lançant dans des projets de reconstruction massifs, mais il pouvait le faire à ses propres conditions. Ce niveau de contrôle et cette absence de responsabilité sont extrêmement importants pour le MPLA, un régime qui n’a pas l’habitude de se faire dicter quoique ce soit, même par ses propres citoyens.

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En 2021, les sociétés d’État chinoises avaient financé l’Angola à hauteur de 60 milliards de dollars. La grande majorité de ces prêts étaient garantis par le pétrole, à tel point que pendant une période, l’Angola est devenu le principal fournisseur de pétrole de la Chine dans le monde (dépassant même l’Arabie saoudite).

Une aubaine pour Pékin : non seulement les projets d’infrastructure étaient financés par des crédits bon marché garantis par le pétrole, mais le gouvernement angolais a aussi été obligé d’attribuer 70 % de ses projets de construction à des entreprises chinoises.

Pendant une période, l’Angola est devenu le principal fournisseur de pétrole de la Chine dans le monde

Ce modèle commercial – financer des projets d’infrastructure locaux construits par des entreprises chinoises utilisant de la main-d’œuvre chinoise, le tout en échange de matières premières – a connu un tel succès qu’il est désigné sous le nom de « modèle Angola ». Lequel a permis à la Chine de devenir le premier partenaire commercial de l’Afrique.

Ruines et controverse

L’influence de la Chine en Angola est visible où que l’on regarde : les kilomètres de route, la remise sur rail du système ferroviaire, la construction de quatre stades flambant neufs pour la Coupe d’Afrique des Nations de 2010. Mais aussi le complexe de logements sociaux de Kilamba (l’un des plus grands projets de ce type en Afrique), la construction du nouvel aéroport international de Luanda capable d’accueillir l’Airbus A-380 et 15 millions de passagers par an, l’exploitation de blocs pétroliers en partenariat avec certaines des plus grandes compagnies pétrolières internationales par l’intermédiaire d’une entité opaque appelée China Sonangol, une co-entreprise entre la chinoise Sinopec et l’angolaise Sonangol, toutes deux compagnies pétrolières nationales.

Les investissements chinois se sont évanouis après une période initiale rentable

Pourtant, ce partenariat aux œufs d’or a tourné court. Les routes sont rapidement tombées en ruine, obligeant le gouvernement angolais à débourser des millions de dollars pour les remettre en état. Les stades n’ont pas pu accueillir de matchs de football pendant des années, et celui de Luanda n’a jamais été achevé. Le projet Kilamba s’est embourbé dans la controverse, avec des acheteurs potentiels dormant dans les rues en attendant d’avoir une chance de signer pour une maison. Le nouvel aéroport international de Luanda n’est toujours pas terminé.

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Les concessions pétrolières de Sinopec n’ont pas fait mieux. Rapidement surclassés par leurs homologues occidentaux beaucoup plus expérimentés, les investissements chinois se sont évanouis après une période initiale rentable. En effet, les investissements chinois en Angola avaient un défaut fatal : ils s’appuyaient exclusivement sur José Eduardo dos Santos, président de l’Angola pendant 38 ans, ainsi que sur sa clique bien connectée.

Pyramide écroulée

Les milliards de dollars n’ont rien pu faire contre une stratégie qui reposait sur des individus, au premier rang desquels le puissant triumvirat présidentiel (le président dos Santos, le président de Sonangol devenu vice-président, Manuel Vicente, et Kopelipa, chef du cabinet de reconstruction nationale), qui exerçaient le pouvoir dans un pays miné par une corruption endémique. Cela a rendu les investissements chinois en Angola incroyablement précaires parce que conclus avec des responsables qui dépendaient eux-mêmes de pouvoirs temporaires.

L’exemple du 88 Queensway Group, conglomérat opaque mais influent, est le symptôme de ce système : opérant sous plusieurs sociétés, dont la plus connue était le China International Fund, il était dirigé par Sam Pa, un homme aux multiples pseudonymes devenu catalyseur d’investissements privés notamment en Angola, en Guinée, au Zimbabwe, soutenu et associé à de nombreuses sociétés d’État chinoises. Après la dénonciation de nombreux contrats et l’absence de résultats, l’État chinois a rapidement cherché à s’en distancer. Mais le mal était fait. À cette époque, les projets inachevés et mal exécutés étaient leur carte de visite sur tout le continent.

Après l’arrivée au pouvoir du président João Lourenço en Angola, et conformément à son programme supposé de lutte contre la corruption, nombre de ces projets ont fait l’objet d’une enquête et ont été saisis par l’État. À ce moment-là, les investissements chinois en Angola étaient devenus inexorablement et inextricablement liés à la corruption de dos Santos que Lourenço essayait si avidement d’éradiquer. La pyramide s’écroulait.

À cette époque, les projets inachevés et mal exécutés étaient leur carte de visite sur tout le continent

L’investissement chinois en Angola a été incroyablement populaire pendant un certain temps parce qu’il était lié de manière ombilicale au régime de dos Santos et à ses acolytes. Après son éviction, l’opinion publique et politique a commencé à se retourner contre elle. L’Angola est incroyablement fier de sa souveraineté et répugne à dépendre d’un seul partenaire international, une attitude qui se traduit par la nouvelle appréciation de Lourenço pour les investissements directs étrangers provenant de la multitude de partenaires internationaux du pays. L’influence chinoise a considérablement diminué depuis son arrivée au pouvoir.

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Néanmoins, il continue de courtiser les Chinois afin de maintenir intacts ses objectifs de diversification. Pas plus tard qu’en 2018, il s’est rendu en Chine afin d’obtenir un prêt de 2 milliards de dollars pour aider à la réalisation de nouveaux projets d’infrastructure. Mais il est clair que la relation n’est plus ce qu’elle était : la population chinoise en Angola a diminué, passant de 300 000 à son apogée à seulement 50 000 aujourd’hui. Les Chinois se sont également lassés de la corruption rampante en Angola et n’ont pas tardé à faire disparaître Sam Pa lorsqu’il est devenu évident qu’il sabotait leur stratégie en Angola ; on ignore actuellement où il se trouve.

Les Chinois ont perdu un allié politique clé en Dos Santos et doivent se contenter de Lourenço

Pour compliquer encore les choses, l’Angola doit actuellement à la Chine plus de 23 milliards de dollars, dont la grande majorité sont des prêts garantis par le pétrole. Cela signifie qu’avec le déclin de la production, la majorité de la production pétrolière de l’Angola est donnée à la Chine, empêchant l’Angola de vendre sa principale source de revenus sur le marché libre. Un tel scénario est tout simplement intenable pour le régime de Lourenço, et son gouvernement ne s’en cache pas.

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Si Luanda se rapproche des partenaires internationaux, comme la Banque mondiale, l’UE et le FMI, les investissements de la Chine en Angola se limitent désormais aux entreprises d’État qui remportent les appels d’offres occasionnels pour des projets d’infrastructure. La période de lune de miel est terminée et les deux pays en sont parfaitement conscients. Les Chinois ont perdu un allié politique clé en dos Santos et doivent se contenter de Lourenço, qui est beaucoup moins enclin aux pratiques de corruption avec eux. Néanmoins, il est encore trop tôt pour faire une croix sur les Chinois, car leur modèle économique séduit toujours un régime qui considère la responsabilité publique comme un obstacle à son objectif de maintien au pouvoir.