Culture

Maroc : Pakkun, le rap sur les traces d’ElGrandeToto

À 19 ans, il est l’un des rappeurs à succès de la nouvelle génération. Misant tout sur sa musique, il aimerait suivre la trajectoire de la star marocaine, originaire du même quartier que lui, à Casablanca

Mis à jour le 2 juin 2022 à 10:06

La rappeur Pakkun, à Casablanca. © Victor Fièvre et Théo Touchais.

En cette fin d’après-midi, Pakkun est installé à l’étage d’un café du centre-ville de Casablanca. Une dizaine de jeunes profitent, comme lui, des canapés. Entre deux éclats de rire, ils restent sur le qui-vive. Une nouvelle personne entre, scrutée suspicieusement par toute l’assemblée. Le 27 avril, la police a arrêté des clients de cet établissement pour non-respect du ramadan. « Tout ce qui est cadré, on n’aime pas, sourit Pakkun sous sa fine moustache. De jeunes Marocains comme moi sont coincés entre la culture de leur pays et celle avec laquelle ils ont grandi, que ce soit celle des États-Unis ou de la France. »

Briser l’ennui

Avec ses traits enfantins, le jeune homme est, à 19 ans, l’un des visages de la nouvelle génération du rap marocain. Son morceau phare, L’WIL, cumule plus de deux millions de vues sur YouTube depuis sa sortie en août. Sa carrière progresse peu à peu, et lui avec. « Le rap, ça remplit ton temps. Au lieu de dealer ou de fumer un joint, tu vas enregistrer, tourner un clip… Tout ce que tu peux faire pour t’occuper te sauvera. » Il pointe là un problème central du royaume. Affalés dans un canapé ou sur un banc, nombre de Marocains s’ennuient et consument des joints aussi longs que leurs journées. « Ici, on ne t’apprend pas à utiliser ton temps libre », dénonce, de sa voix tirant vers les aigus, Mohamed Taha, son vrai prénom.

Perché sur un toit avec Frizzy, Psyco-9 et Browny, une rappeuse et deux rappeurs issus de la même génération, Pakkun observe le coucher de soleil sur la ville blanche. « C’est la jungle ici, remarque-t-il. Tu passes de Maârif à Sidi Maârouf [deux quartiers de Casablanca], et tu rencontres des personnes de classes sociales différentes. Il faut réussir à prendre le meilleur de chacun. » Un soir, le garçon rompt le jeûne dans un café, accompagné de son manager libyen ; le suivant, il regarde des clips de rap, installé dans un appartement spacieux, entouré d’amis guinéens, gabonais et marocains.

L’état du peuple

Le jeune artiste s’est fait connaître en décembre 2020 grâce à une vidéo de Lembawe9, un youtubeur marocain, dans laquelle des rappeurs anonymes pouvaient s’illustrer. Dans ce freestyle, Pakkun parle de « chômage », prononcé en français. « J’ai pris des statistiques. Je parlais des chômeurs de 16 à 80 ans, en demandant : “Mais qu’est-ce qu’il se passe ?”, détaille-t-il. Ça parlait de l’état du peuple. » Les difficultés à trouver un emploi touchent particulièrement sa génération : 33,4 % des 15-24 ans sont au chômage au Maroc, selon les statistiques officielles du pays. « Pakkun est fou, à sa manière », observe le youtubeur Lembawe9. « Et la vérité sort de la bouche des fous », confirme tout sourire Tisa, un acolyte de Pakkun, tatoué de son propre pseudonyme sous l’œil droit.

À Lire Maroc : un vent de contestation sociale

Une fois la vidéo publiée, les abonnés s’accumulent sur le compte Instagram de Pakkun, où plus de 100 000 personnes le suivent aujourd’hui. « Certains de mes fans sont devenus mes potes tellement je les croise », s’amuse-t-il, interpellé dans une épicerie du centre-ville. Sa notoriété a d’abord été une épreuve. « Je voulais tellement faire plaisir aux gens qu’à la fin, je ne savais plus quoi faire. » Avec le clip de L’WIL, il s’est libéré d’un poids. « Je ne pleure pas et je ne me plains pas », chante le Marocain dans le refrain, un cri du cœur autotuné. Pour Ahmed, son manager, le message de Pakkun, « c’est l’expression de soi, parce qu’il en a lui-même besoin ».

Encore du travail

« Si je ne gagne pas ma vie avec la musique, je n’ai pas le droit d’avoir une vie », souligne Pakkun. En bref, pas de plan B. Le garçon vient pourtant d’une classe sociale aisée, mais il a fait le choix de se débrouiller sans le soutien familial. « J’ai compris que mon père a travaillé dur pour obtenir tout son argent. » Aujourd’hui à un tournant de sa carrière, il espère sortir plusieurs morceaux avant l’été, avant d’envisager un premier projet structuré.

À Lire Musique : quand le rap marocain passe à la trap

Pour réussir, il peut s’inspirer d’ElGrandeToto. La star du rap marocain est originaire du même quartier que lui, Benjdia. Grâce à son tube Love Nwantiti, en featuring avec CKay, il a décroché le 12 mai le premier single d’or du rap marocain, avec plus de 100 000 écoutes au compteur. « C’est l’un des premiers rappeurs à m’avoir soutenu, souligne le jeune artiste. Il me conseille. » Pakkun se verrait bien célébrer sur scène, comme l’a fait son aîné. Mais selon Tisa, il reste du travail au Casablancais. « Il a son cœur pour lui, mais doit encore dépasser son adolescence et savoir pourquoi il rappe. » Avec pour ambition de « parler au peuple », le jeune homme assure dans le même temps faire de la musique pour lui. Après tout, le rap l’a déjà un peu sauvé.