Défense

Libye : tous le doigt sur la gâchette

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À Benghazi, le 25 novembre 2013.

À Benghazi, le 25 novembre 2013. © Reuters / Esam Al Omran-Fetori

Miliciens ou citoyens lambda, les Libyens sont très, très nombreux à porter une arme pour se défendre contre un autre milicien, contre un voisin… Bref, contre tout le monde.

Ce dimanche 15 décembre 2013, comme chaque jour sauf le vendredi, des tirs se font entendre dans la rue commerçante Chaara al-Rachid, à la lisière de la vieille ville, non loin de la place des Martyrs. Sur l’un des principaux marchés des armes légères de Tripoli, les clients – des pères de famille venus avec leurs enfants, des citoyens lambda et des jeunes hommes interlopes – ont droit à deux balles pour essayer un pistolet, qui se négocie environ 60 euros. Autour des étals, sur lesquels sont disposées armes et munitions – le tout étant importé notamment de Turquie -, chahutent des enfants des rues, hâves et les yeux rougis par les stupéfiants. Face à eux, de paisibles commerçants exposent dans leurs vitrines des cannes à pêche, des perruches aux couleurs chatoyantes… et des fusils à pompe ou d’assaut.

Depuis que le Conseil national de transition (CNT) a échoué à sécuriser les stocks de Kadhafi, plusieurs programmes de désarmement ont été annoncés par le pouvoir central, avec l’appui de l’ONU et de l’Union européenne. Le gouvernement s’est dit disposé à y consacrer plusieurs milliards de dollars. « Rien n’a vraiment été fait, et les armes pullulent toujours autant, sinon plus, en vente libre ou entre les mains des milices », déplore l’eurodéputée Ana Gomès, qui confie avoir « perdu l’espoir face à l’inaction du gouvernement et des leaders politiques ». 

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Nombreux sont les chefs de milice qui refusent d’optempérer

Le Parlement vient pourtant d’adopter une loi criminalisant la détention de tout type d’arme. À compter du mois de mars, posséder une arme non déclarée aux autorités sera officiellement passible de trois à dix ans de prison. Mais la population, qui ne compte plus que sur elle-même pour se défendre tandis que les milices font régner leur loi, n’a que faire d’un texte que tenteront de faire appliquer une police ou une armée que nul ne redoute. De même, toutes les milices de Tripoli et de Benghazi étaient censées être désarmées au 31 décembre 2013. Des cérémonies solennelles ont eu lieu mi-novembre à Tripoli, en présence d’Ali Zeidan, le Premier ministre, et d’autres membres du gouvernement. Tous se sont rendus aux QG des groupes armés Nawasi, Qaaqaa, al-Madani et al-Sawaq, qui ont accepté d’intégrer l’armée nationale.

>> À lire : Abdel Raouf Kara, un milicien « justiceir » à Tripoli

En réalité, à Benghazi comme dans la capitale, nombreux sont les chefs de milice qui refusent d’obtempérer. C’est le cas de Fawzi Aousta, 49 ans, à la tête de Bashir al-Saadawi (1 025 hommes). « J’ai dit en tête à tête à Zeidan que cette loi était prématurée et que mes hommes ne sont pas prêts à rendre leurs armes tant que les forces nationales ne sont pas capables d’assurer la sécurité », confie ce père de famille depuis son QG, un hôtel du centre-ville de Tripoli gardé par certains de ses hommes, des thuwar [révolutionnaires] descendus du djebel Nefoussa, à Tripoli, pour renverser Kadhafi. Sinon, Aousta parlemente avec un ministère de l’Intérieur qui n’a plus de… titulaire depuis le départ de Mohamed al-Sheikh, en août 2013 ! « Je traite désormais avec son ex-secrétaire, qui, avant, nous servait le café ! Pourquoi n’y a-t-il pas de ministre de l’Intérieur ? Ce gouvernement est exaspérant, mais nous refusons de le renverser par la force. »


Affrontements à Benghazi, le 8 juin 2013. © AP/Sipa

Pendant la révolution, la capitale comptait ainsi quelque 1 200 thuwar. Ils seraient aujourd’hui 20 000 hommes à Tripoli, et plus de 200 000 dans tout le pays, à se substituer aux forces de l’ordre. Tous sont rémunérés par le gouvernement entre 553 et 1 500 dinars par mois (entre 320 et 870 euros). Plus de 300 milices sont à l’oeuvre, rattachées à une ville, à une région, à une tribu ou à un parti politique, à l’instar de Qaaqaa, la puissante milice de Zintan, dirigée par Othman Mlegta, qui a récemment accepté de verser ses effectifs dans l’armée. Abdulmajid Mlegta, son frère, dirige l’Alliance des forces nationales (AFN), le parti créé par Mahmoud Jibril, qui fut très proche de Zeidan, dont il appelle aujourd’hui à la démission. « Chaque député est lié à des milices », confie le chef de l’une d’elles.

Elles sont nombreuses à constituer une sorte d’armée de réserve réunie sous la bannière du Bouclier national libyen (BNL). Une entité floue, divisée en quatre brigades régionales, sous la houlette du ministère de la Défense. S’y ajoutent les Comités suprêmes de la sécurité (SSC, environ 100 000 hommes), gérés par le ministère de l’Intérieur. BNL et SSC ont été constitués pour assurer l’ordre pendant la période de transition. Censés être au service du gouvernement, ils échappent en réalité à tout contrôle, et leurs chefs agissent de manière autonome. Enfin, il faut compter avec les groupes jihadistes. C’est ainsi qu’à Derna la brigade salafiste des Martyrs d’Abou Salim, officiellement sous la coupe du SSC, s’est rapprochée d’Ansar el-Charia, qui sévit notamment à Benghazi.

Des assassinats quasi quotidiens

Dans cette ville en proie à des assassinats quasi quotidiens, une constellation de milices d’obédience islamiste se sont imposées par la force, et des groupes informels refusent de se soumettre au pouvoir, qu’il soit central ou local, comme la brigade Al-Swehli, qui compte plus de 400 hommes. Mais plus inquiétants sont les groupes de thuwar devenus mercenaires. Dans cette Libye nouvelle, il est aisé de former un groupe armé d’une centaine d’hommes pour 300 000 à 500 000 dinars.


Heurts entre l’armée libyenne et des membres d’Ansar el-Charia, le 25 novembre,
dans la capitale de Cyrénaïque. © Esam Al-Fetor / Reuters

Panique aux frontières

« Nous n’arrivons pas à contrôler et à sécuriser nos frontières sans l’aide internationale », admet sans fard Mohamed Abdelaziz, le ministre des Affaires étrangères. De son côté, Massaoudou Hassoumi, le ministre nigérien de l’Intérieur, ne cache pas son inquiétude face à « l’aggravation des menaces régionales, causée en partie par la Libye de l’après-Kadhafi ». Laurent Fabius, le ministre français des Affaires étrangères, a promis une formation au contre-terrorisme pour plus de 2 500 policiers libyens, et des Rafale surveillent déjà les frontières de la Libye avec le Tchad et le Niger. L’Italie, qui a fourni des systèmes de surveillance électroniques, a consacré 250 millions d’euros ces deux dernières années à des projets de formation militaire et à la livraison d’équipements. Depuis mai 2013, la mission de l’Union européenne d’assistance aux frontières (Eubam) jouit d’un budget annuel de 30 millions d’euros pour former gardes-côtes et gardes-frontières, ainsi que pour aider la Libye en matière de renseignement. Peu convaincant lorsqu’il affirme que « les frontières sont désormais sous contrôle », Ali Zeidan multiplie les actions de coopération avec ses voisins. Fin décembre 2013, il a signé à Tripoli, avec son homologue, algérien Abdelmalek Sellal, un accord sur la sécurisation des frontières. Le sud de la Libye est devenu une zone de non-droit, où des groupes terroristes établissent des bases et où les trafiquants d’armes répondent aux demandes de groupes jihadistes du Sahel, mais aussi de Syrie (via l’Égypte ou le Liban), d’Afrique de l’Ouest et de la corne de l’Afrique. Selon un groupe d’experts de l’ONU, des armes libyennes ont été exportées vers plus de douze pays.

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