Politique

Éducation, éducation, éducation !

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

À l’aube d’une nouvelle année, regardons où en est l’Afrique : quelle est la situation du continent en ce début de 2014 ? À quel avenir immédiat est-il promis ?

La question se pose parce que la presse mondiale et ce qu’on nomme les observateurs sont passés à son égard, en 2013, d’un extrême "afro-pessimisme", qui était de rigueur depuis la fin des années 1960, à un "afro-optimisme" non moins excessif qu’ils ont érigé en mode de pensée.

L’an dernier, l’Afrique a quitté la condition de "continent à la dérive" pour accéder au statut de "continent-avenir du monde"…

Nous nous sommes faits l’écho de cette étonnante évolution et avons indiqué qu’à notre avis le continent africain n’a jamais complètement mérité le mépris dans lequel il a été trop longtemps tenu, mais qu’il n’est pas pour autant à la hauteur des espoirs qu’on place désormais en lui.

Les lauriers qu’on lui tresse ne sont en somme pas encore mérités.

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Il me faut être plus précis aujourd’hui, je le sais. Pour y parvenir, je vais me référer au témoignage tout récent d’un Africain, sensiblement plus jeune que moi et qui est, lui, subsaharien. Il a quitté le continent africain il y a quinze ans, mais il l’a dans les tripes. Depuis Londres, où il réside, il continue à l’observer et à étudier son évolution.

Il s’agit de Tidjane Thiam, que beaucoup d’entre vous connaissent. À l’intention de ceux qui ne savent pas qui il est, je rappelle son itinéraire.

Ce lauréat des plus grandes écoles françaises (Polytechnique et Mines) a été, dans les années 1990, ministre dans son pays, la Côte d’Ivoire. En 1999, à la suite du coup d’État qui a renversé le président Henri Konan Bédié, il a quitté la politique, son pays et l’Afrique pour s’installer en France.

Intelligent, travailleur, expérimenté, major de son école d’ingénieurs, cet Africain noir n’a pas percé dans le pays des droits de l’homme. Il a donc décidé de le quitter pour le Royaume-Uni, où il a, en quelques années, accédé, en tant que directeur général de Prudential, mastodonte mondial de l’assurance, à l’une des plus hautes fonctions économiques internationales.

Bien après que les Anglo-Saxons (de Tony Blair à Barack Obama) l’eurent distingué, la France a pris conscience qu’elle ne lui avait pas donné, au début de ce siècle, la place et le rôle qu’il méritait. La couleur de sa peau et la consonance de son nom avaient joué un trop grand rôle. "En dix ans, en France, je n’ai jamais reçu la moindre proposition d’un chasseur de têtes", confie-t-il.

Il aura fallu attendre 2013 et sa réussite chez les Anglo-Saxons pour que Tidjane Thiam soit remarqué par des responsables français. Ils ont reconnu ses mérites et il a été décoré de la Légion d’honneur ; il a reçu un grand prix de l’Économie et a été appelé à siéger dans des commissions prestigieuses. 

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En décembre de cette année charnière, il y a tout juste un mois, notre confrère Le Point a publié une longue interview de Tidjane Thiam, "ce prophète dont la France n’a pas voulu".

Dans cet entretien, Tidjane a indiqué en passant, avec la retenue qui le caractérise : "Dans des réunions européennes, je suis généralement le seul Noir et je représente le Royaume-Uni. Tous ces autres pays supposés ouverts, qui font beaucoup de social, ont 20 % de leur population qui n’est pas blanche. Où est-elle dans ce genre de réunions ?"

Et d’ajouter : "Les Noirs et les Maghrébins ne sont pas bons qu’à jouer au foot ; ils ont aussi beaucoup à apporter dans les écoles, dans les hôpitaux, dans les entreprises, dans les conseils d’administration…"

Il a ensuite donné son sentiment sur la situation actuelle de l’Afrique, dont il n’oublie à aucun moment qu’il en vient.

Et c’est le témoignage de cet Africain de 51 ans que je voulais vous donner à lire.

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"L’Afrique, c’est plus de 30 millions de kilomètres carrés. Soit davantage que les États-Unis, l’Inde, le Brésil et la Chine réunis. Il est donc difficile, voire impossible, de dire des choses sensées sur un tel territoire pris dans son ensemble.

Honnêtement, j’ai été assez pessimiste pendant très longtemps. J’ai toujours eu confiance dans le développement de l’Afrique sur le très long terme, mais je ne savais pas si je verrais son décollage de mon vivant.

J’ai changé d’opinion aux alentours de 2005. Il faut dire que le PIB de l’Afrique avait triplé en dix ans ! Les ressources ont toujours été là, mais on a donné aux gens le minimum : de l’éducation, de l’éducation, de l’éducation… En 1960, la Côte d’Ivoire comptait 150 diplômés de l’université. Vous gérez comment un pays avec 150 personnes ?

Aujourd’hui, il y a 100 000 nouveaux étudiants chaque année. Le changement d’échelle est colossal. Tout le mécanisme vu dans d’autres parties du monde, de création d’emplois et de richesse, devrait s’enclencher.

C’est sûr, cela ne se fera pas sans heurts, il y a les troubles au Mali, en Centrafrique, mais la tendance est là. La terre d’Afrique n’a pas changé, le ciel n’a pas changé, la pluie n’a pas changé, mais les hommes et les femmes, oui.

Lors de mes premiers pas en 1995 à Davos, en Suisse, les réunions sur l’Afrique étaient organisées dans un sous-sol, il y avait bien Bill Gates ou George Soros, mais on discutait dans le noir, vraiment. Et, moins de vingt ans plus tard, l’an dernier, j’ai eu l’honneur de coprésider, à Addis-Abeba, le Davos africain. Oui, le Davos africain ! Avec 350 jeunes Africains dans la salle, tous sortis de Yale, Harvard, Princeton, Stanford… Tous extraordinaires et entreprenants ! Si on m’avait dit que je verrais ça un jour !"

Tidjane Thiam a dit ce qu’il fallait dire et, pour ma part, j’adhère à chaque mot de son analyse, que je fais mienne.

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Mais à son "de l’éducation, de l’éducation, de l’éducation", j’ajouterai : "bonne gouvernance, bonne gouvernance, bonne gouvernance".

Il n’y a aucun doute : les Africains sont mieux éduqués, et il y a lieu d’espérer qu’ils le seront mieux encore dans les années et les décennies à venir.

Mais les progrès sont inégaux d’un pays, d’une région et d’une langue à l’autre.

Et ils ne se traduisent pas encore, tant s’en faut, par une meilleure gouvernance.

Le professeur René Dumont a publié, en 1962, un livre dont le titre, "L’Afrique Noire est mal partie", a fait mouche, parce qu’il révélait une réalité qu’on se refusait de voir.

Pour décrire la situation du continent africain en 2014, on pourrait dire : l’Afrique est en train de bien partir. Mais a-t-elle les guides qu’il lui faudrait pour le difficile et long voyage qu’elle entreprend ?

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