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Algérie : le grand saut dans le vide

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Algérie : le saut dans le vide

Alors que l’élection présidentielle algérienne a enfin été fixée au 17 avril, la classe politique, paralysée, attend toujours de connaître les intentions du président sortant, Abdelaziz Bouteflika.

Mis à jour le 3 février 2014 à 15:09

Jamais le business des voyantes, des cartomanciennes et autres astrologues n’a été aussi florissant à Alger… Quinze ans après l’élection d’Abdelaziz Bouteflika, et à quelques semaines seulement de la présidentielle, fixée au 17 avril, l’avenir du plus grand pays d’Afrique et de ses 38 millions d’habitants ressemble à un vaste trou noir. Même les Parques éprouveraient les pires difficultés à démêler l’inextricable écheveau de son destin… Au centre de toutes les interrogations, Bouteflika lui-même. Victime d’un accident vasculaire cérébral le 27 avril 2013, mais aussi d’un ulcère hémorragique qui a failli lui coûter la vie fin 2005, le plus célèbre patient algérien a été une nouvelle fois admis, le 13 janvier, au Val-de-Grâce, à Paris, officiellement pour un contrôle de routine, avant de regagner Alger trois jours plus tard. Entre omerta et rumeurs, son état de santé suscite évidemment l’inquiétude. Une chose est sûre : si son cerveau fonctionne comme avant, comme le confient les rares personnalités qui l’ont rencontré, son corps est épuisé. L’hypothèse d’un quatrième mandat semble donc de moins en moins d’actualité malgré les appels des habituels thuriféraires de l’échiquier politique. Et ce ne sont pas les récentes images d’un président physiquement très diminué qui laisseront penser le contraire.

"Boutef", qui a vécu une très pénible traversée du désert après la mort de Boumédiène, a peur pour les siens, en particulier pour Saïd, son frère et conseiller.

"Il ne souhaitait pas se porter candidat avant son accident, raconte un proche qui le fréquente depuis un demi-siècle. Il n’y a donc aucune raison que la dégradation de son état de santé l’ait fait changer d’avis." Voilà pour l’évidence. Mais d’autres raisons expliquent le maintien d’un aussi long suspens. "Boutef", qui a vécu une très pénible traversée du désert après la mort de Boumédiène, a peur pour les siens, en particulier pour Saïd, son frère et conseiller. Qu’adviendra-t-il d’eux quand il ne sera plus à El-Mouradia ? Les enquêtes anticorruption, menées par le Département du renseignement et de la sécurité (DRS), savamment distillées à la presse et qui ont fleuri ces derniers mois autour de son entourage ou d’anciens proches collaborateurs ne sont évidemment pas pour le rassurer. Il était également prévisible qu’il attendrait le tout dernier moment avant d’annoncer clairement la fin de son règne, lui qui ne supporte rien moins que de voir son autorité et ses prérogatives remises en question.

>> À lire : selon Saadani, Bouteflika est "officiellement candidat"

Aucun des candidats ne semble pouvoir dépasser 5% des voix

Le paradoxe, c’est qu’un Bouteflika affaibli et mutique paralyse plus la classe politique, adversaires compris, que du temps de sa splendeur, lors de la présidentielle de 2004 par exemple. Hormis l’ancien Premier ministre Ahmed Benbitour, la plupart des acteurs majeurs supposés du prochain scrutin (Ali Benflis, Ahmed Ouyahia, etc.) ont fait montre d’une prudence de Sioux : tant que le chef de l’État ne lève pas le voile sur ses intentions, gardons-nous d’afficher nos ambitions… Aujourd’hui, alors que le scrutin est annoncé pour la mi-avril, seuls ceux qui savent qu’ils n’ont aucune chance de l’emporter se sont officiellement lancés dans la course. Candidatures folkloriques ou de témoignage, volonté de faire parler de soi ou réelle envie d’apporter son écot au (faible) débat public : aucun des candidats actuels ne semble pouvoir dépasser 5 % des voix. À l’exception, bien sûr, d’Ali Benflis.

Situation ubuesque pour un pays comme l’Algérie, dont la léthargie politique apparente contraste dangereusement avec les attentes d’une population qui ne sait plus à quel saint se vouer. Sans parler des travaux herculéens qui attendent le futur élu : une économie archaïque et sous perfusion permanente, une industrie fantomatique, une administration pachydermique, une jeunesse marginalisée, une société souffrant de multiples fractures, une élite vieillissante qui refuse de passer la main, etc. Autant de défis qui nécessiteraient une préparation bien différente de celle à laquelle nous assistons actuellement.

Pour se rassurer, les Algériens pourront toujours se dire que le "système", cette organisation du pouvoir dont tout le monde parle mais dont personne n’est capable de définir les contours réels, a toujours su s’adapter, y compris dans des circonstances plus graves. Peu probable donc que l’Algérie bascule dans la crise et l’instabilité. Quant à l’essentiel, c’est-à-dire les sujets de fond, le projet de société, le changement, les réformes attendues, le rôle que ce géant du Maghreb doit jouer en Afrique et dans le monde, le débat ne semble, hélas, toujours pas d’actualité…

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