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Économie

Patisen, Coris, Dangote : le secteur privé à la conquête de la souveraineté alimentaire africaine

Fiscalité courageuse, investissements dans la production d’énergie, financements à un coût raisonnable… Les patrons africains ne manquent pas d’idées pour remporter la bataille de la production et de la transformation locales.

Mis à jour le 13 juin 2022 à 09:32

Les pays ouest-africains intensifient leurs efforts pour produire davantage de riz afin de répondre à la demande intérieure. Ici, dans un entrepôt de la Compagnie agricole de Saint-Louis du Sénégal. © Xaume Olleros/Bloomberg via Getty Images

« Depuis la crise du Covid-19, et maintenant avec la guerre en Ukraine, une unanimité se dégage chez les Africains. Elle prône de compter sur nous-mêmes dans une approche du “consommons ce que nous produisons”. » Largement partagée sur le continent, cette conviction de Diakarya Ouattara, le patron de Coris Bank, financeur du secteur agricole burkinabè, parie sur l’essor de la production et de la transformation locales. Une (r)évolution qui doit permettre de relever un défi posé de longue date, mais qui se retrouve au cœur de l’actualité dans un contexte de difficultés d’approvisionnement et d’inflation des matières premières : la conquête de la souveraineté alimentaire.

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Certes, des progrès ont été enregistrés ces dernières années, comme en témoignent la filière poulet au Maroc et au Sénégal, les efforts pour développer la culture du riz au Nigeria, au Ghana, au Mali, au Sénégal et en Côte d’Ivoire, la chaîne de valeur du sucre à Maurice ou encore l’industrie du poisson en Tanzanie. Mais ces avancées sont bien trop modestes par rapport à la croissance des besoins, pour briser la dépendance aux importations. Alors que le continent fait venir de l’étranger près de 85 % de sa nourriture chaque année, les importations alimentaires devraient représenter une facture de 110 milliards de dollars par an d’ici à 2025, selon la Banque africaine de développement (BAD). À titre d’exemple, on parle déjà de 10 milliards de dollars pour l’Algérie, de 1,5 milliard pour la RDC, et de plus de 700 millions d’euros pour le Cameroun.

Si les pouvoirs publics sont en première ligne – via notamment la définition des politiques agricoles et la constitution de stocks de sécurité -, le secteur privé, qui assure la majorité de la production, veut avoir voix au chapitre. « Il faudrait que l’on soit écouté, ce qui n’est pas souvent le cas », confirme Youssef Omaïs, le patron du groupe sénégalais Patisen. « Après la dernière crise de 2007-2008, les gouvernements ont promis de mettre le paquet sur le tissu local. Mais comme cela demande beaucoup d’efforts, on est bien vite revenu au statu quo », rappelle Alexandre Vilgrain, qui vient de quitter la tête de Somdiaa (groupe Castel), leader de la farine et du sucre en zone Cemac. Alors que l’inflation alimentaire est partie pour durer, entretenant le risque d’émeutes de la faim, le continent est plus que jamais à un tournant. Voici, selon le monde entrepreneurial, les clés pour bien le négocier.

  • Une fiscalité rénovée

C’est la revendication numéro un : adopter une fiscalité favorable aux producteurs et transformateurs locaux et ne pas en changer ! De l’avis général, dans la majorité des pays, on en est loin. « En Afrique de l’Ouest, les exonérations de taxes (TVA, droits de douane) pratiquées dans les pays francophones favorisent les importations vis-à-vis de la production nationale. Elles compromettent même les efforts des pays anglophones, Nigeria et Ghana, en faveur de l’autosuffisance alimentaire, engendrant un trafic de riz venant du Bénin et de la Côte d’Ivoire vers le Nigeria », souligne Grégoire Rota-Graziosi, spécialiste de la fiscalité et directeur du Centre d’études et de recherches sur le développement international (Cerdi).

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Pourtant, il est possible de faire différemment, comme le prouve le Sénégal. En taxant fortement le poulet importé depuis plusieurs années, le pays a réussi à faire émerger une filière locale solide, marquée par l’émergence d’un champion national, Sédima, suivi de plusieurs autres acteurs, dont le groupe EDK (de Demba Kâ) et l’entreprise Gade Gui (portée par Mabouba Diagne, vice-président finance de la BIDC). « Il ne s’agit pas de déclarer la guerre aux importateurs mais de réguler les importations par rapport aux industries locales afin de ne pas fragiliser ces dernières », plaide le patron de Patisen, Youssef Omaïs, appelant à cibler les biens entrant en concurrence directe avec la production locale. Autres mesures indispensables selon lui : « Des droits de douane allégés sur les matières premières non produites localement et un cadre juridique équitable tant pour les employés que pour les employeurs ».

Pour développer l’agro-industrie, la combinaison de politiques publiques et d’investissements privés est indispensable

Pour fonctionner à plein, cette fiscalité rénovée doit être régionalisée ou, a minima, harmonisée entre voisins, afin d’éviter les effets d’aubaine. Plus facile à dire qu’à faire : alors que la Cedeao a fait depuis 2006 des engrais un « produit stratégique sans frontières », nombre de ses membres continuent d’appliquer des droits de douane, entravant le commerce d’intrants indispensables à l’augmentation de la productivité agricole locale.

  • De l’électricité à revendre

« Vous pouvez mettre en œuvre la meilleure fiscalité qui soit, sans la combiner avec la disponibilité de l’électricité, cela ne marchera pas », soulève Alexandre Vilgrain, PDG sortant de Somdiaa. L’accès à l’énergie ainsi que son coût demeurent en effet l’un des principaux points de blocage des projets agricoles, quelle que soit leur taille. En 2018, une étude de la BAD rappelait que 79 % des entreprises africaines (tous secteurs confondus) avaient connu des coupures au cours de la dernière décennie, quand le coût moyen de l’électricité pour les usines sur le continent se situait autour de 20 cents le kilowattheure, soit quatre fois plus qu’ailleurs dans le monde.

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Si, faute d’un réseau national fiable, nombre d’agro-industriels ont investi dans des solutions (centrales, groupes électrogènes) utilisant les énergies fossiles, le mouvement vers le renouvelable est bien enclenché. Aux côtés des précurseurs comme la Compagnie sucrière sénégalaise (CSS) et le groupe ivoirien Sifca, qui utilisent la biomasse pour produire une partie de leur énergie, plusieurs acteurs parient sur le solaire ou l’éolien, encouragés par la baisse du coût des équipements. Même évolution du côté des petits exploitants, qui bénéficient de programmes d’électrification rurale ou s’équipent eux-mêmes (mini-réseaux, kits solaires), l’accès à l’électricité facilitant la mécanisation, l’irrigation, l’utilisation de technologies et la transformation.

« Pour développer l’agro-industrie africaine, la combinaison de politiques publiques et d’investissements privés est indispensable, la fourniture des biens publics – notamment les infrastructures, l’éducation et la recherche – étant une condition élémentaire pour encourager les investissements privés », résume Jean-Luc Konan, le président du groupe bancaire Cofina, qui a fait des entrepreneurs individuels et des PME son cœur de cible. Autrement dit, les efforts sur l’énergie doivent s’accompagner de progrès sur les réseaux de transports, la logistique et la chaîne du froid. Et ainsi éviter les importantes pertes post-récoltes, situées selon les estimations entre 35 et 50 % pour les fruits et légumes, entre 15 et 25 % pour les céréales selon la BAD.

  • Libérer le financement

La difficulté à financer les activités agricoles est un obstacle identifié depuis longtemps sur le continent. Et les États – dont seul le Malawi consacre régulièrement 10 % de son budget à l’agriculture comme le prévoit la norme fixée par l’Union africaine depuis 2003 – ne sont pas les uniques fautifs. « En Afrique de l’Ouest, les crédits accordés par les banques aux PME agroalimentaires restent inférieurs à 7 % de l’encours total. Quand elles accèdent au crédit à court terme, les taux d’intérêt sont supérieurs à 15 % », rappelle Pierre Jacquemot, ancien diplomate et auteur d’une étude sur la souveraineté alimentaire publiée l’an dernier.

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Cela dit, les choses sont en train de changer. Les banques commerciales, en particulier au Maroc et en Afrique de l’Ouest, ont mis au point des offres adaptées aux acteurs agricoles, revoyant les conditions de prêts, l’accompagnement proposé et les garanties exigées. En parallèle, d’autres financeurs, dont les banques publiques agricoles, les bailleurs de fonds, les fondations de multinationales et les ONG, ont renforcé leur soutien au secteur. La microfinance et la mésofinance se développent tout autant que les fintechs, ces dernières réduisant le coût des crédits et facilitant la vente des produits, entre autres. Un point fait consensus : il n’existe pas de solution miracle mais une palette d’outils à actionner en fonction du type de projet et du profil de l’entrepreneur.

Afin d’assurer l’essor du secteur agricole, il faut des professionnels formés sur l’ensemble de la chaîne

Reste à accélérer sur plusieurs volets. « Les pouvoirs publics et le secteur privé, notamment les banques, doivent mettre en place des instruments de partage de risques pour accompagner davantage les producteurs et la transformation », avance Diakarya Ouattara, le patron de Coris Bank. Certains comptent aussi sur l’essor de prestataires de services financiers ruraux, comme les coopératives de crédit, bien placées pour drainer l’épargne des communautés locales. Sur le sujet sensible des garanties, un banquier souligne l’efficacité des dispositifs de groupe et des récépissés d’entrepôt quand Cédrick Montetcho, d’Oikocredit, insiste sur la nécessité d’assouplir les clauses d’appel en cas d’impayés pour rendre ces mécanismes de partage de risque plus attrayants pour les banquiers. Dernier point, et non des moindres : moderniser la gestion du foncier afin de faciliter les garanties justement mais aussi d’éviter les conflits.

  • Monter en compétences

« L’envoi de simples SMS, rappelant la période des semis et du désherbage, a permis d’améliorer le rendement des champs de canne à sucre de 11,5 % au Kenya. » Avec cet exemple, le groupe nigérian Dangote, actif dans le ciment mais aussi le sucre et qui mène des projets dans le riz, souligne l’importance de la formation pour assurer l’essor du secteur agricole. Elle est en effet cruciale pour la bonne utilisation des engrais, la maîtrise des techniques d’irrigation, la préparation à la réponse aux effets du changement climatique ou encore le respect des normes sanitaires…

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Si les outils numériques facilitent la diffusion des savoirs, y compris dans les zones reculées, et si nombre d’acteurs africains comme étrangers investissent pour faire monter en compétences leurs équipes, les résultats demeurent encore globalement timides en termes de gains de productivité. « Ce qu’il faut, ce sont des professionnels formés sur l’ensemble de la chaîne, ingénieurs agronomes, experts en sécurité alimentaire, responsables qualité, logisticiens… », note Slim Othmani, l’ancien patron de NCA Rouiba, à la tête du think-tank algérien Care. Même son de cloche de la part de la Marocaine Sihame Benhamane, à la tête du champion avicole Zalar Holding et membre de la Fédération interprofessionnelle du secteur avicole au Maroc. « La consolidation et la transmission du savoir-faire s’effectue évidemment en interne, mais elle peut aussi passer par les interprofessions, ce que nous faisons au Maroc en recevant des délégations venues du Sénégal, du Mali et de Côte d’Ivoire notamment. » Pour elle, la clé du succès repose sur le triptyque investissement-formation-expertise.