Santé

Côte d’Ivoire : conte de la folie ordinaire

Grégoire Ahongbonon a fondé l'association Saint-Camille, présente en Côte d'Ivoire et au Bénin. © SMAO

Parce qu'ils font peur et que leurs familles en ont honte, les malades mentaux sont isolés et maltraités. Reportage en Côte d'Ivoire, un pays qui compte quarante psychiatres pour 22 millions d'habitants.

Silhouettes décharnées, regards hagards, pieds entravés dans un tronc… Les clichés du photographe français Alexis Duclos sont difficilement soutenables. Ils nous rappellent des temps éloignés où les corps d’hommes et de femmes déshumanisés étaient entassés dans les cales d’un bateau négrier. Et pourtant, il n’en est rien. Quel peut bien être le tort de ces laissés-pour-compte ? Ne pas raisonner comme les autres.

"En Afrique, la folie fait peur. Très, très peur", explique Grégoire Ahongbonon, le fondateur des centres gérés par l’association Saint-Camille, implantée en Côte d’Ivoire, au Bénin, et bientôt au Burkina Faso et au Togo. "Derrière la maladie, on suppose qu’il y a de la sorcellerie." Ce que confirme Djiré Mahé, qui a officié comme éducateur spécialisé pendant plus de trente ans à l’hôpital psychiatrique de Bingerville, près d’Abidjan : "Chez les anciens, la maladie mentale, si elle n’était pas accompagnée d’agressivité, était perçue comme un don sacré. Mais si le "fou" se révélait dangereux, c’est qu’il était en proie aux mauvais génies." Résultat : les malades sont stigmatisés et livrés à eux-mêmes, quand ils ne sont pas purement et simplement mis au ban de la société, attachés à un arbre à l’écart du village.

Personnes isolées, enchaînées : ces pratiques perdurent et se sont même renouvelées avec les sectes évangéliques : exorcismes, ingurgitations d’obscures décoctions…

Grégoire Ahongbonon en fait souvent l’amer constat depuis qu’il a décidé de vouer sa vie aux autres en ouvrant à Bouaké, en 1991, son premier centre pour accueillir ces parias. Régulièrement alerté sur des cas de personnes mises à l’isolement ou enchaînées, il se rend dans les villages à travers toute la Côte d’Ivoire et le Bénin. Malgré le travail des ONG et des médecins, ces pratiques perdurent et se sont même renouvelées avec la dangereuse propagation des sectes évangéliques : exorcismes, ingurgitations d’obscures décoctions… sont monnaie courante. "Ces sectes voient le diable partout, constate le très croyant Grégoire Ahongbonon. Elles prennent l’argent des familles et torturent les malades car, selon elles, il faut faire souffrir les corps pour faire sortir le mal."

En Afrique de l’Ouest, la maladie mentale est un tabou. Les troubles psychiques comme la dépression ou les addictions le sont tout autant. "Le suicide est rarement reconnu, admet le psychiatre Roger Charles Joseph Delafosse. Les proches préfèrent parler de mort à la suite d’une "courte maladie". Nous devons élaborer des stratégies de prévention pour qu’il ne soit plus perçu comme dévalorisant. Et pour que l’on ne jette plus l’opprobre sur la famille." Car cette dernière joue un rôle central dans la perception de la maladie.

Combien coûte…

o un mois d’hospitalisation pour schizophrénie : 143 000 F CFA (218 euros)

o une consultation psychiatrique : 2 000 F CFA o une chambre individuelle : 8 000 F CFA par jour

o un lit dans une pièce qui en compte en moyenne six : 20 000 F CFA quelle que soit la durée du séjour

o Les médicaments sont à la charge du patient 90 % de la population n’a pas de protection sociale

La psychiatrie crée une société de zombies

Constatant le hiatus entre des "tradi-praticiens qui ne s’occupent pas de l’affection mais du groupe social dans lequel s’inscrit le malade, et des médecins formés à l’occidentale qui se concentrent plus sur la pathologie que sur l’individu", le Pr Delafosse, qui dirige le Programme national de santé mentale en Côte d’Ivoire, souhaite que se dessine une troisième voie, fusionnant ces savoirs et développant une sociothérapie efficace, accordant à la famille une fonction dans la prise en charge de la maladie.

Un avis que partage le Pr Koné Drissa, médecin-chef de l’hôpital psychiatrique de Bingerville et président de la Société de psychiatrie de Côte d’Ivoire. "Médecine moderne, traitement traditionnel… Les deux courants s’ignorent et, finalement, aucun n’arrive à trouver sa place dans une conception holistique du malade, regrette-t-il. Les troubles mentaux peuvent être liés à des spécificités culturelles soit dans l’expression de la pathologie, soit dans son mode de résolution. Il faut développer une anthropologie clinique. Mais le problème, c’est que la Côte d’Ivoire ne parvient pas à mutualiser toutes les possibilités de soins existant sur son territoire, alors que le manque de professionnels est criant. On compte seulement une quarantaine de psychiatres, dont une demi-douzaine de pédopsychiatres, pour plus de 22 millions d’habitants."

Conséquence : les diagnostics sont souvent établis tardivement. "Presque toujours, les familles arrivent à l’hôpital en situation d’urgence", lors de crises, et lorsque toutes les autres solutions ont déjà été testées. À ce stade, les traitements adéquats sont lourds… et chers. Les équipes médicales de Bingerville s’efforcent d’expliquer non seulement la maladie, mais aussi les contraintes du traitement médicamenteux, ses conséquences sur le comportement (fatigue, irritabilité…) et l’importance de ne pas l’interrompre inopportunément. Djiré Mahé se montre très critique vis-à-vis du "recours systématique" aux neuroleptiques. "Trop souvent, on applique une camisole chimique. En Côte d’Ivoire, la psychiatrie crée une société de zombies."

Pourtant, les équipes de Bingerville disent mettre en avant la dimension sociale et familiale de la guérison. Il a parfois été proposé, le temps de l’hospitalisation, un lit à un parent pour maintenir un lien primordial dans le processus de reconstruction. "Les résultats étaient bons, malheureusement nous avons dû arrêter, faute de moyens", précise le Pr Delafosse, qui espère voir ce programme relancé dans le cadre de la réhabilitation de l’hôpital psychiatrique de Bingerville. Actuellement délabré et sans matériel adéquat, il effraie les malades et leurs familles. Et ce d’autant plus que les maladies mentales leur paraissent souvent incurables.

>> Lire aussi "Liberia : un psychiatre seul face aux traumatismes de 14 ans d’atrocités"

Grégoire Ahongbonon a lui-même connu la dépression

"Il faudrait pouvoir leur donner des exemples de personnes qui s’en sont sorties, voire qui se sont trouvées confortées par cette expérience", suggère le Pr Koné Drissa. C’est ce qu’a compris Grégoire Ahongbonon. L’ancien réparateur de pneus a lui-même connu la dépression et sait mieux que quiconque qu’une situation financière délicate peut pousser au suicide, même quand on a la charge de six enfants.

Dans cette épreuve, les personnes à l’écoute sont très rares, et l’isolement peut avoir des conséquences irrémédiables. "La confiance que l’on se voit accorder dans ces moments est primordiale, témoigne-t-il. C’est elle qui permet de se réinsérer dans la société." Comme lui, une grande partie du personnel (aides-soignants, infirmiers, cuisiniers, gestionnaires…) des centres gérés par Saint-Camille est constituée d’anciens malades guéris ou stabilisés. Travailler permet de reprendre confiance en soi, de retrouver une place dans la société, de réapprendre les gestes du quotidien et, last but not least, de recouvrer une dignité mise à mal par l’ignorance des autres.

Blessés de guerre

Le Pr Roger Charles Joseph Delafosse est inquiet. Combats, exécutions, viols… La décennie morbide qu’a connue la Côte d’Ivoire laissera de profondes séquelles si rien n’est fait, notamment pour les jeunes qui ont été victimes ou témoins de violences. "Quel est l’avenir de ces enfants traumatisés et de ces mères qui n’ont pu les aimer parce qu’elles devaient lutter pour survivre ?" s’interroge-t-il, avant d’ajouter : "Nous devons mettre en place des structures d’accompagnement pour éviter que ne se développent des pathologies lourdes." Sur le terrain, les ONG jouent un rôle primordial, repérant et signalant des cas aux directeurs régionaux de la santé. Une aide précieuse dans un pays qui, avec deux hôpitaux psychiatriques seulement (Bingerville et Bouaké), ignore depuis trop longtemps les problèmes de santé mentale.

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Séverine Kodjo-Grandvaux, envoyée spéciale

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