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« L’Afrique n’est autosuffisante pour aucun vaccin ou médicament »

La pandémie a montré à quel point les systèmes sanitaires du continent étaient fragiles et dépendants de l’extérieur. Financement, compréhension du marché, concertation entre États… Amadou Alpha Sall, l’administrateur général de l’Institut Pasteur de Dakar, éclaire sur les défis de l’industrie pharmaceutique africaine.

Mis à jour le 13 juin 2022 à 09:34

Amadou Alpha Sall, administrateur général de l’Institut Pasteur de Dakar, le 3 février 2020. © Seyllou / AFP.

Jeune Afrique : Le continent importe environ 80 % des médicaments et 99 % des vaccins. En quoi la pandémie de Covid-19 a-t-elle mis en lumière les insuffisances de l’industrie pharmaceutique en Afrique ?

Amadou Alpha Sall : La pandémie a amplifié une situation préexistante, et mis en lumière l’importance de la sécurité sanitaire d’un point de vue économique et social. Nous avons été confrontés à une dynamique à l’échelle mondiale. Tout le monde devait réagir rapidement. Le côté positif est que nous avons pris conscience de la nécessité de gagner en autonomie dans notre industrie pharmaceutique. Cela a été un changement de taille. Il en a découlé, notamment, une initiative majeure portée par l’Africa CDC, qui consiste en un partenariat autour des vaccins, parrainé par les chefs d’État. Et plusieurs projets ont émergé autour de la production de vaccins.

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En trois points clés, que faudrait-il à l’Afrique pour gagner en souveraineté pharmaceutique ?

Des ressources humaines, des financements et une volonté politique forte. Les financements existent déjà, mais ils sont plutôt dirigés vers d’autres secteurs, comme les infrastructures ou l’énergie. Il est important que davantage d’argent soit consacré à l’industrie pharmaceutique – il ne s’agit pas forcément de disponibilité, mais surtout de son orientation. Je rajouterais qu’il faut de l’expertise technique. Nous produisons des vaccins depuis plus de quatre-vingts ans. Dans le cas des médicaments, plusieurs institutions en Afrique fabriquent des génériques. L’expertise existe déjà, il faut désormais l’amplifier.

Il faudrait mobiliser davantage autour des questions négligées, qui ne présentent pas forcément un marché porteur pour les grandes entreprises pharmaceutiques. Le vaccin contre la fièvre de la vallée du Rift (FVR), par exemple, n’est pas beaucoup diffusé. C’est la même chose avec Ebola. Il est important de garder cela en tête.

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L’OMS a annoncé en février 2022 que six pays africains – le Sénégal, l’Afrique du Sud, l’Égypte, le Kenya et la Tunisie, le Nigeria – bénéficieront d’un programme de fabrication de vaccins à ARN messager (ARNm). Qu’est-ce que ce transfert technologique pourrait changer à l’avenir ?

L’ARNm, on l’a vu avec le Covid-19, permet de produire des vaccins en un temps très court. C’est une technologie flexible. L’idée est que demain, en cas d’une autre urgence mondiale, nous puissions très vite mettre au point un vaccin, que l’Afrique ne se retrouve pas encore dans cette situation où les vaccins sont fabriqués dans des pays auxquels le continent n’a pas accès. Il s’agit pour l’Afrique de gagner en autonomie dans sa capacité à développer des vaccins, puis à les déployer. Aujourd’hui, chaque pays établit sa propre feuille de route dans ce domaine.

L’objectif est d’assurer la production locale de 60 % des vaccins de routine administrés en Afrique d’ici à 2040

L’Institut Pasteur finalise actuellement la construction d’une usine de fabrication de vaccins à Diamniadio – en association avec BioNTech. Quelle en est l’origine ?

L’Union africaine et le Sénégal ont souhaité gagner en autonomie dans la production de vaccins. La démarche a été accélérée par le Covid-19. L’objectif est d’assurer la production locale de 60 % des vaccins de routine administrés en Afrique d’ici à 2040. L’Institut Pasteur de Dakar a été choisi parce qu’il produit déjà un vaccin contre la fièvre jaune depuis plus de quatre-vingts ans. C’est le seul vaccin produit en Afrique reconnu par l’OMS au niveau mondial. La plateforme, qui aura une capacité annuelle de 300 millions de doses, devrait démarrer ses activités en 2022.

Qu’est-ce qui sortira de cette usine ?

Nous travaillons sur trois scénarios : un premier, concentré sur la fabrication de vaccins contre le Covid-19, un deuxième, où nous produirions aussi d’autres vaccins, et le troisième, où les 300 millions de doses seraient assignées à d’autres vaccins, comme des vaccins de routine – la rougeole, la polio – ou des vaccins purement viraux, dans le cas des épidémies d’Ebola, par exemple. Nous sommes 1,3 milliard de personnes sur le continent. L’objectif est purement africain. En fonction de ce que nous produirons, les 300 millions de doses seront conduites au-delà du Sénégal et de l’Afrique de l’Ouest.

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Vous comptez également mener des recherches autour de vaccins, par exemple contre le paludisme ou la tuberculose ?

Notre plateforme dispose d’un partenariat avec la société BioNTech, qui travaille sur plusieurs vaccins contre le paludisme, la tuberculose ou le VIH. Nous comptons travailler ensemble sur ces vaccins très importants pour notre continent, mais qui sont encore au stade de la recherche.

Il faut se concerter autour de la production pour couvrir l’ensemble des besoins du continent

En Afrique du Sud, un an après son ouverture, l’entreprise Aspen Pharmacare craint déjà de devoir fermer sa ligne de production de vaccins contre le Covid-19, faute de demande suffisante. Quels enseignements en tirer ?

La demande du marché doit être beaucoup mieux comprise. Si aujourd’hui Aspen ne vend pas, c’est qu’il y a des dons et que, par ailleurs, des commandes avaient été déjà passées à l’extérieur. Dans un marché mondial, si nous voulons soutenir la production en Afrique, il faut qu’il y ait de l’incitation, de l’appui, du soutien pour que ces producteurs émergent.

Ensuite, quand nous parlons de production de vaccins, ce n’est pas une histoire de quantité mais plutôt de timing. Il faut produire au bon moment. Si les 140 millions de doses d’Aspen avaient été disponibles à un moment où tout le monde avait besoin de vaccins, le stock se serait écoulé. Il faut avoir des productions locales pour être en mesure d’activité ces capacités lorsque le timing est le plus favorable. Il faut également qu’il y ait une démarche concertée autour de ces productions pour que l’ensemble des besoins du continent puissent être couverts.

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L’Institut Pasteur de Dakar produit déjà, et de longue date, des vaccins contre la fièvre jaune. L’Afrique a-t-elle atteint l’autosuffisance en matière de production de ce vaccin ?

Non, l’Afrique n’est pas autosuffisante, le monde n’est pas autosuffisant. Depuis plusieurs années, ce vaccin est produit en quantité très limitée, et l’Unicef achète un maximum de doses pour les mettre à disposition des pays dans le besoin. L’OMS et différents partenaires mènent néanmoins un programme pour augmenter les capacités de fabrication. Ces dernières sont donc suffisantes tant que la fièvre jaune reste circonscrite à l’Amérique du Sud et à l’Afrique, mais pas si l’épidémie devait s’étendre. De manière générale, il n’existe, à ma connaissance, aucun vaccin ou médicament pour lequel le continent africain soit autosuffisant.

Quel est le rayonnement continental de l’Institut ? 

Ces dix dernières années, l’Institut Pasteur de Dakar a assisté une quarantaine de pays africains, que ce soit dans le domaine des épidémies, des diagnostics, de la formation, de l’évaluation des risques – pour la fièvre jaune par exemple. Au-delà du Sénégal, l’Institut Pasteur de Dakar travaille beaucoup avec l’OMS. Par exemple, lorsque la fièvre Zika a frappé le Brésil, nous avons fait partie, du fait de notre expertise, des rares équipes à être déployées au Mexique et au Brésil.