Politique

Affaire Shireen Abou Akleh : Israël, toute honte bue – Par Jihâd Gillon

Les images de policiers israéliens s’attaquant au cortège funéraire de la journaliste palestinienne d’Al Jazeera ont fait le tour du monde. Si elles ont partout suscité un légitime émoi, elles illustrent surtout l’impunité de l’État hébreu.

Mis à jour le 16 mai 2022 à 18:22
Jihâd Gillon

Par Jihâd Gillon

Responsable du pôle Maghreb/Moyen-Orient à Jeune Afrique

Des policiers israéliens ont tenté de disperser à coups de matraque la foule qui accompagnait la journaliste Shireen Abou Akleh à sa dernière demeure, à Jérusalem, le 13 mai 2022. © Maya Levin/AP/SIPA

Il est un État qui tue des journalistes – une cinquantaine depuis vingt ans –, annexe illégalement des territoires, emprisonne des milliers de mineurs, s’emploie à faire de la vie de millions de personnes un enfer quotidien, et dont les responsables politiques favorisent régulièrement le nettoyage ethnique.

Un État qui ne fait jamais l’objet d’aucune sanction de la part des grandes puissances, ni de la moindre conférence destinée à le mettre au ban de la communauté internationale.

Un État cité en modèle dans sa « lutte contre le terrorisme » et dont la nature « démocratique » est régulièrement louée.

Un État qui cherche à manipuler les faits alors que l’un de ses soldats a vraisemblablement assassiné une journaliste dans l’exercice de ses fonctions. Cet État, le lecteur l’aura compris, c’est Israël. Et cette journaliste, la Palestino-Américaine Shireen Abou Akleh.

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Cette dernière, issue d’une famille chrétienne de Jérusalem, a été tuée le 11 mai à Jénine, dans les Territoires occupés, alors qu’elle portait un gilet pare-balles estampillé « Press » et un casque. La balle qui a mis fin à ses jours l’a atteinte sous l’oreille, là où elle n’était pas protégée.

Naftali Bennett : « C’est pas moi ! »

Sauf improbable concours de circonstances, celui qui lui a tiré dessus a donc tiré pour tuer. Selon ses collègues présents sur place, il ne fait pas de doute que Shireen Abou Akleh a été délibérément visée par l’armée israélienne, ce que semblent corroborer tous les éléments connus du drame.

Alors que le corps de la journaliste était encore chaud, Naftali Bennett, le chef du gouvernement israélien, s’est empressé de clamer « C’est pas moi ! », et fait diffuser une vidéo censée démontrer que la journaliste avait probablement succombé à des tirs palestiniens.

Un contre-feu précipité et dont la crédibilité a duré environ 3 heures, l’ONG israélienne B’Tselem ayant vite démontré que le scénario promu par Benett défiait les lois de la physique, les deux lieux étant distants de plusieurs centaines de mètres et séparés par plusieurs bâtiments.

Le soir même, l’armée israélienne n’évoquait plus cette hypothèse et prétendait mener l’enquête. C’est que le principal suspect veut aussi être l’inspecteur. Mais à l’évidence, seule une enquête internationale indépendante, réclamée par l’Autorité palestinienne, serait à même d’établir la vérité.

Le surlendemain, alors que le cercueil de la journaliste quitte l’hôpital Saint-Joseph de Jérusalem, les forces de l’ordre israéliennes s’emploient à punir – il n’y a pas d’autre mot – les Palestiniens désireux d’accompagner Shireen Abou Akleh à sa dernière demeure.

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Dans une séquence hallucinante, les policiers de l’État hébreu attaquent et frappent à grands coups de matraque les Palestiniens désarmés qui souhaitaient exprimer leur chagrin. Leur tort ? Brandir un drapeau palestinien, un étendard dont la vue est manifestement insupportable aux dirigeants israéliens. Violentés, les porteurs du cercueil chancèlent et manquent de le faire chuter.

Désaccords d’Abraham

Le convoi accompagnant le cercueil de Shireen Abou Akleh est régulièrement arrêté par des Robocop israéliens surexcités, qui n’hésitent pas à se défouler ici sur une jeune fille, là sur des journalistes, ailleurs sur un homme seul. Comme s’il fallait venger Israël de la mauvaise publicité qu’il s’est lui-même attirée. L’absurdité d’un bourreau enragé par sa victime.

À la brutalité, à laquelle le monde s’est accoutumé quand elle s’exerce sur des Palestiniens, les forces israéliennes ont donc ajouté l’ignominie, celle qui ne recule même pas devant la sacralité de la mort et du deuil.

Car comment expliquer une telle assurance dans l’ignoble autrement que par un irrésistible sentiment d’impunité, malheureusement fort justifié ? Un sentiment à l’évidence renforcé par la normalisation des relations de l’État hébreu avec plusieurs États arabes ces dernières années.

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Ces pays, pour promouvoir un dialogue qu’aucune évolution positive de la situation des Palestiniens ne justifie, prétendaient ainsi être en mesure de faire davantage pression sur Israël. On voit aujourd’hui ce qu’il en est, et l’extrême timidité de leurs réactions démontrent que les droits des Palestiniens n’ont jamais pesé dans la balance de ces bien mal nommés « Accords d’Abraham ».