Culture

Littérature : Chinua Achebe et Tchicaya U Tam’si réédités

Mis à jour le 31 janvier 2014 à 12:10

Deux éditeurs viennent de donner une seconde vie au roman le plus célèbre de la littérature africaine signé Chinua Achebe, « Things Fall Appart », et à l’ensemble de l’oeuvre du poète congolais Tchicaya U Tam’si.

Les lecteurs francophones connaissaient Le monde s’effondre, de Chinua Achebe. Désormais, ils liront Tout s’effondre. Quarante-sept ans après la première traduction en français par Présence africaine, en 1966, du chef-d’oeuvre de l’écrivain nigérian mort en mars dernier à l’âge de 83 ans, Actes Sud en propose une nouvelle édition. "Tout est parti de la volonté de faire découvrir (ou redécouvrir pour quelques-uns) cet écrivain majeur et tout particulièrement son premier roman, devenu une référence absolue dans l’histoire littéraire africaine. Un livre dont les anglophones ont célébré en 2008 le cinquantième anniversaire de la parution, événement rarissime qui méritait bien une nouvelle traduction. Le traducteur a proposé, avec raison, semble-t-il, cette nouvelle version plus juste, plus proche du titre anglais, Things Fall Apart, explique Bernard Magnier, directeur de la collection "Lettres africaines" d’Actes Sud.

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Chinualumogu Achebe avait 28 ans lorsqu’il a publié, en 1958, Things Fall Apart (phrase tirée d’un vers du poète irlandais William Butler Yeats dans The Second Coming) aux éditions Heinemann, à Londres. Né en 1930, le jeune homme, après ses études à l’université d’Ibadan, a enseigné pendant quelques mois avant d’être recruté par le Nigerian Broadcasting Service comme producteur. Lecteur d’auteurs tels que Joseph Conrad, John Buchan, Henry Rider Haggard, Joyce Cary, Ernest Hemingway, Achebe avait été profondément révulsé par ce qu’il avait pu découvrir dans leurs écrits. "Le moment clé […] fut celui où je compris que [dans] les livres que je lisais, ces romans coloniaux dans lesquels le bon explorateur blanc ou le bon missionnaire blanc allait et vivait au milieu de sauvages, en grand danger, ces histoires n’étaient pas aussi simples ou innocentes que je le présumais. En tant qu’enfant vous vous identifiez aux bons, aux missionnaires, aux explorateurs, parce que c’est de cette façon que le récit est agencé", expliquera-t-il plus tard, justifiant ainsi sa vocation d’écrivain. Il voulait alors écrire une "nouvelle histoire". Ce sera la genèse de ce premier roman dans lequel il évoque Umuofia, un village du pays ibo, dans l’est du Nigeria, sa région d’origine, avant la colonisation. Le héros, Okonkwo, est un homme hors du commun. Travailleur infatigable, multiple champion de lutte attaché à sa terre, à sa culture, paquet de nerfs qui terrorise ses quatre épouses, ses nombreux enfants et ses voisins. Mais tout change à l’arrivée des Britanniques, qui imposent leur religion et leur vision du monde. Plutôt que de se soumettre, Okonkwo préfère tuer un représentant de l’ordre nouveau avant de se suicider. Pour le jeune Achebe, c’était une réponse à tous les auteurs ethnocentristes qu’il avait lus jusque-là.

 

Une fois la première version du roman terminée, Achebe, qui travaille toujours à la radio, ne s’imagine pas qu’il a réalisé un livre fondateur. Lors d’un séjour à Londres, où il suit une formation à la BBC, il montre son manuscrit à l’un de ses formateurs, Gilbert Phelps, auteur aux éditions Heinemann. Surprise : Phelps est séduit. L’éditeur aussi. Things Fall Apart est publié dans une version cartonnée. Le tirage est modeste : 1 000 exemplaires. L’accueil de la critique britannique est plutôt favorable. Au Nigeria, le prix de vente est un peu élevé par rapport au pouvoir d’achat local, et on ne trouve pas le livre partout. Mais le public le découvre petit à petit, même s’il a fallu un an pour en épuiser le maigre stock.

En 1962, alors que l’auteur ne s’y attend pas, Heinemann republie l’ouvrage en livre de poche, avec une couverture très colorée qui capte l’attention du public. La première traduction en français est réalisée par les éditions Présence africaine quatre ans plus tard, sous le titre Le monde s’effondre. Elle sera suivie d’une version en livre de poche en 1972. En un demi-siècle, le livre d’Achebe est devenu un véritable phénomène éditorial dans le monde : première meilleure vente de l’histoire de la littérature africaine avec 12 millions d’exemplaires vendus et traduction dans une cinquantaine de langues. L’écrivain nigérian a eu le privilège rare de voir, de son vivant, son livre devenir un classique et atteindre à l’universel.

 

Rééditer l’oeuvre de Cérald-Félix Tchicaya U Tam’si : un parcours du combattant

Si rééditer ce chef-d’oeuvre n’a pas été compliqué, on ne peut pas en dire autant pour l’oeuvre du Congolais Gérald-Félix Tchicaya U Tam’si (1931-1988). À en croire l’écrivain et critique littéraire Boniface Mongo-Mboussa, qui s’en est chargé, ce fut un véritable parcours du combattant. Tout commence au début des années 2000, à l’occasion d’une exposition sur la littérature congolaise organisée par l’ambassade du Congo-Brazzaville à Paris. Presque toutes les oeuvres sont là. Sauf – rareté oblige – celles du plus important des porte-flambeaux de cette littérature : Gérald-Félix Tchicaya U Tam’si, poète, romancier, dramaturge, nouvelliste, dont le premier recueil de poèmes, Le Mauvais Sang, publié en 1955 aux éditions Caractères, à Paris, a reçu le Grand Prix littéraire de l’Afrique-Équatoriale française. "J’ai alors été interpellé par Patrick Tchicaya (le fils du poète, mort il y a deux ans), raconte Boniface Mongo-Mboussa. Il s’est offusqué de l’absence des livres de son père. J’étais moi-même surpris. Nous avons décidé de tout faire pour rééditer son oeuvre en 2008, à l’occasion du vingtième anniversaire de sa disparition. Patrick Tchicaya m’a demandé d’associer sa soeur au projet."

Retrouver les héritiers des éditeurs

Facile à dire, mais la suite va se transformer en véritable casse-tête. "Tchicaya U Tam’si ayant publié chez différents éditeurs, dont certains n’existent plus, il fallait retrouver leurs héritiers, leurs ayants droit, afin d’obtenir des autorisations", explique-t-il. Ce travail de longue haleine va durer… treize ans. Impossible, donc, de tenir le moindre délai. Au terme de toutes ces péripéties, Boniface Mongo-Mboussa voit le bout du tunnel. Mais il y a mille pages à rééditer. Ce qui nécessite des moyens financiers importants. Sollicitées, les éditions Gallimard sont intéressées par le projet. Mais elles ne sont pas disposées à s’engager à perte et exigent une contribution financière… Mongo-Mboussa ne sait à quelle porte frapper. Au Centre national du livre, les délais sont trop longs. Il se demande s’il ne faut pas solliciter les admirateurs du poète en lançant une souscription. L’idée est vite abandonnée. Il se tourne alors vers Henri Lopes, ambassadeur du Congo-Brazzaville en France et lui-même écrivain. Résultat : un chèque, qui permet de débloquer la situation. Après ce premier tome, consacré à la poésie, deux autres suivront, qui seront consacrés au roman et à la nouvelle, ainsi qu’au théâtre, en octobre prochain et en mars 2015. 

Césaire au complet

L’année 2013 était celle du centenaire de la naissance d’Aimé Césaire, disparu en 2008. Des commémorations ont été organisées ici et là pour lui rendre hommage. L’une des actions les plus importantes reste sans doute cette édition complète de son oeuvre, enrichie par des documents d’archives inédits, dont trois versions inconnues du Cahier d’un retour au pays natal, ainsi que des essais de poétique et d’esthétique. Ce travail a été mené sous la direction d’Albert James Arnold, professeur à l’université de Virginie.