Société

Génocide au Rwanda : six pieds sous terre, la dernière planque de Protais Mpiranya

Recherché pendant plus de 20 ans pour son rôle dans le génocide perpétré contre les Tutsi, le Rwandais Protais Mpiranya est en fait décédé depuis 2006, selon la justice internationale.

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Mis à jour le 13 mai 2022 à 18:09

Recherché pendant plus de 20 ans pour son rôle dans le génocide perpétré contre les Tutsi, le Rwandais Protais Mpiranya est en fait décédé depuis 2006, selon la justice internationale. © AFP

Son nom est inconnu du grand public mais, pour Kigali comme pour la justice internationale, Protais Mpiranya était l’un des derniers Rwandais soupçonnés d’avoir joué un rôle de premier plan dans le génocide de 1994 encore en cavale. Passé à travers les mailles du filet durant de longues années, cet ancien commandant de la Garde présidentielle au moment où débutait le génocide perpétré contre les Tutsi est aujourd’hui officiellement décédé.

Depuis 2006, alors que son nom figurait toujours dans le trio de tête des rares génocidaires encore recherchés, il avait donc trouvé, malgré lui, le meilleur des refuges pour sa dernière planque. Six pieds sous terre, dans une tombe au nom de Ndume Sambao. Il aura dissimulé son décès comme il avait masqué si longtemps sa cavale, multipliant les noms d’emprunt.

Sa présence dans ce pays d’Afrique australe, puis sa mort, ont été « délibérément dissimulées » grâce « aux efforts concertés de sa famille et de ses associés », indique le communiqué des procureurs du Mécanisme international appelé à exercer les fonctions résiduelles des Tribunaux pénaux internationaux – lequel a pris la suite du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) depuis sa fermeture, en décembre 2015.

Analyse ADN

Le bureau du procureur, au terme d’une longue enquête soutenue par le Rwanda et de nombreux pays à travers le monde, a malgré tout pu localiser sa dépouille à Harare, au Zimbabwe, où il avait manifestement profité de la complaisance de l’ancien président Robert Mugabe, lui-même décédé en septembre 2019. La mort de Protais Mpiranya avait été jusque-là soigneusement dissimulée par ses proches. L’analyse ADN effectuée par la justice internationale confirme toutefois que c’est bien lui qui est décédé le 5 octobre 2006 et a été enterré sous un faux nom.

Depuis l’arrestation, en 2020, en banlieue parisienne, de Félicien Kabuga, « le financier du génocide », Protais Mpiranya figurait parmi les derniers Rwandais les plus recherchés pour leur rôle présumé dans le génocide contre les Tutsi. Dans la matinée du 7 avril 1994, lui et deux autres responsables militaires étaient en effet accusés d’avoir « ordonné à leurs subordonnés […] de se lancer à la recherche de la Première ministre Agathe Uwilingiyimana pour la tuer », avait écrit le procureur du TPIR dans l’acte d’accusation.

Le corps profané d’Agathe Uwilingiyimana avait ensuite été exposé, dénudé, à la vue des passants. L’attaque avait été supervisée par un capitaine de la garde présidentielle, toujours selon l’accusation.

Créer un vide politique

Dans la foulée, plusieurs personnalités et hauts responsables politiques favorables aux accords d’Arusha, qui prévoyaient la participation du Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagame à l’armée et à l’exercice du pouvoir, avaient été assassinés. À chaque fois, des membres de la garde présidentielle s’étaient retrouvés directement impliqués dans ces crimes.

Inculpé en 2000 par le TPIR, Protais Mpiranya était soupçonné d’avoir supervisé, encouragé, soutenu, voire ordonné, ces crimes. Pas moins de huit charges pesaient sur lui pour génocide, complicité de génocide, meurtres, extermination, viol, persécution et autres actes criminels tels que des crimes contre l’humanité et crimes de guerre.

« Commandant Alain »

Son périple africain aura duré plus de 20 ans. Entre sa fuite du Rwanda vers l’ex-Zaïre (RDC), alors que le génocide touchait à sa fin, jusqu’à sa tombe, au Zimbabwe, Protais Mpiranya, qui avait acquis l’identité factice d’Alain Hirwa, alias « Commandant Alain », a contribué aux deux guerres du Congo, tout en devenant l’un des principaux officiers des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR), une rébellion active dans l’est du Congo.

Interviewé en mai 2020 par JA, au lendemain de l’arrestation de Félicien Kabuga, présenté depuis 1994 comme « le financier du génocide », le procureur du Mécanisme, Serge Brammertz, avait mis en lumière la difficile coopération avec certains États africains peu soucieux de collaborer afin de livrer les derniers suspects de génocide.

La longue cavale de Protais Mpiranya a donc pris fin en octobre 2006, même s’il aura fallu 16 années supplémentaires pour en avoir la confirmation. Décédé de la tuberculose, d’après le communiqué officiel du Mécanisme, il a été inhumé au Zimbabwe avec la bénédiction de l’ancien président Robert Mugabe.

« Suite à son décès, ses proches ont organisé ses funérailles et son épouse a fait le voyage depuis le Royaume-Uni pour y assister, selon le communiqué officiel. Le 17 octobre 2006, une cérémonie funéraire privée s’est ainsi tenue à Harare, en la seule présence de sa famille et de ses proches. L’ancien commandant de la garde présidentielle a ensuite été enterré sous le faux nom de Ndume Sambao. »

Ce même entourage a ensuite été fortement incité à garder le secret sur sa mort et sur le lieu de son inhumation. À plusieurs reprises, ses proches ont donc menti aux enquêteurs lancés à ses trousses, retardant pendant plus de quinze ans l’issue de cette traque judiciaire à jamais infructueuse. À ce jour, cinq VIPs demeurent encore recherchés par le Mécanisme résiduel sur le Rwanda.