Culture

Livres : autopsie d’un mâle

Mis à jour le 6 février 2014 à 17:27

Dans son dernier roman, L’Ablation, Tahar Ben Jelloun revient sur un tabou qui touche à l’intime, au corps et à la virilité : le cancer de la prostate. Une maladie qu’il a dû vaincre.

Depuis Le Racisme expliqué à ma fille, on savait Tahar Ben Jelloun engagé. À 69 ans, le romancier, récompensé par le prix Goncourt en 1987, a fait le choix d’un parti pris littéraire audacieux pour son dernier livre. L’Ablation, avance-t-il, n’est pas seulement un roman, une histoire imaginaire. En narrant le parcours d’un homme atteint du cancer de la prostate, le Marocain a voulu faire oeuvre "d’écrivain public". Et il a choisi de "tout dire" dans l’espoir de donner forme à "un livre utile, qui rendrait service".

Le cancer de la prostate : déchéance physique et morale

"Je me suis rendu compte qu’un véritable tabou pesait sur la question du cancer de la prostate et, surtout, sur ses conséquences, à savoir l’incontinence ou l’impuissance sexuelle. Même la société occidentale, qui aime à parler de tout, répugne à aborder certains thèmes comme la mort, la déchéance, la vieillesse", explique Ben Jelloun. L’écrivain raconte d’ailleurs qu’il a été très frappé par le conseil que de nombreux cancérologues donnent à leurs patients : "N’en parlez pas autour de vous, cela pourrait effrayer votre entourage." Lui semble croire, au contraire, que c’est en mettant des mots sur le ressenti, le vécu, que l’on sera le mieux à même de surmonter cette épreuve. Quand on lui demande comment il pense que son lectorat marocain appréhendera son livre, Tahar Ben Jelloun rappelle que "le cancer touche à la pudeur et au corps. Pour un homme marocain, une telle expérience est une déflagration d’une incroyable violence".

Sans concession, l’écrivain n’épargne rien au lecteur, qui suit la déchéance physique et morale d’un homme, brillant mathématicien aux abords de la soixantaine, soudainement touché par cette maladie. De page en page, on le voit subir l’ablation de la prostate, porter des couches, souffrir de l’humiliation de ne pouvoir se retenir d’uriner. On l’accompagne dans sa chambre à coucher où les ébats avec les femmes ne sont plus possibles. On le suit dans l’univers glacé de l’hôpital, où sa pudeur est mise à mal par des examens dégradants et angoissants. "Je suis un corps, seulement un corps", constate le personnage, qui sombre dans la dépression.

Parfois assez mou, finalement très ordinaire, ce mathématicien peut agacer. Il n’a pas de caractère très affirmé. Et se montre très docile face aux médecins et à la maladie. À la compassion succède parfois une note d’impatience chez un lecteur qui voudrait voir poindre un peu de révolte. Mais on sait gré à l’auteur de ne pas nous livrer un énième récit héroïque, une épopée sur le combat contre la maladie. Ce qu’évoque ici Ben Jelloun, c’est le cancer dans ce qu’il a de plus banal, de plus prosaïque. "J’ai écrit et réécrit le livre plusieurs fois. Je me suis demandé comment une histoire aussi sombre allait être reçue. Depuis sa sortie, beaucoup de gens viennent m’en parler, partager leur expérience, et me disent qu’ils se sont reconnus", explique-t-il.

Peut-on survivre à la perte de ses capacités sexuelles ?

Mais tant qu’à tout dire, pourquoi n’a-t-il pas raconté sa propre histoire, lui qui n’a pas hésité à révéler aux médias qu’il avait souffert d’un cancer de la prostate ? "Tout simplement parce que d’un point de vue littéraire, mon cas n’était pas aussi intéressant que celui de mon personnage. Un romancier est un cambrioleur, il s’accapare des morceaux de vie et essaie de toucher les gens par une histoire", répond-il.

L’Ablation nous amène à réfléchir au rapport que l’homme contemporain entretient avec sa virilité. Peut-on survivre à la perte de ses capacités sexuelles ? Comment accepter la déchéance dans une société qui nous renvoie sans cesse des images de corps parfaits à l’érotisme affirmé ? Hemingway et Romain Gary se sont suicidés après avoir perdu leurs capacités sexuelles ; Tahar Ben Jelloun semble, lui, envisager la possibilité d’une vie après la maladie, d’une virilité moins conquérante certes mais non moins satisfaisante. "Une fois le tabou brisé, c’est aussi un espace de réflexion qui s’ouvre, pour les couples, les familles, sur la vie après le cancer", conclut l’écrivain.