Cinéma

« C’est eux les chiens », le Marocain Hicham Lasri au coeur de la révolte

Hassan Badida, dans une interprétation lunaire. © Nour Film

Hicham Lasri propose un film inclassable, "C'est eux les chiens", tenant à la fois du thriller, du film politique, du reportage. L'occasion de passer au crible les espoirs et les désillusions d'un Maroc pris dans ses contradictions.

Difficile de qualifier le premier film à sortir en salle du jeune réalisateur marocain Hicham Lasri, C’est eux les chiens. "Un road movie punk au coeur du Printemps arabe", comme le prétend son distributeur ? Pourquoi pas. La formule est aussi bizarre que ce que l’on verra sur grand écran. Mais cet ovni cinématographique est aussi bien un film politique, un thriller, un portrait psychologique d’un homme à la dérive tentant de retrouver une identité, un reportage de biais sur le Printemps arabe vu de Casablanca. Ou encore une charge contre les méthodes de travail de la télévision et des médias avides de sensationnel à l’époque du triomphe de la téléréalité. Un film inclassable, donc, qui, sous ses apparences premières de faux documentaire un peu brouillon, convie le spectateur à suivre pendant vingt-quatre heures l’étonnant parcours à travers la capitale économique du Maroc de Majhoul (remarquablement interprété par un Hassan Badida lunaire), libéré après trente années de prison.

Lorsqu’il peut enfin quitter les geôles marocaines, il se retrouve, vieux, à Casablanca, en plein déroulement du mouvement du 20 février 2011.

Appréhendé pendant les années de plomb sous Hassan II, victime plus précisément d’une rafle lors des émeutes du pain pour s’être trouvé au mauvais endroit au mauvais moment, il peut enfin quitter les geôles marocaines et se retrouve à Casablanca en plein déroulement du mouvement du 20 février 2011, qui réclame "le changement". L’obsession de cet ex-jeune protestataire malchanceux devenu un vieil homme au visage émacié et presque incapable de s’exprimer : retrouver sa famille, sa femme et ses enfants perdus de vue depuis son arrestation. Mais ce revenant va errer dans cette ville autrefois familière et aujourd’hui si différente, à la recherche des siens et de son passé, accompagné contre son gré d’une équipe de télévision en quête d’un sujet original.

L’attention du téléspectateur ne se relâche jamais. Car Hicham Lasri filme dans l’urgence pour saisir sur le vif les espoirs et les désillusions d’un Maroc pris dans ses contradictions et rattrapé par les fantômes de son passé alors que sa jeunesse est dans la rue à la recherche d’un avenir plus ouvert. C’est eux les chiens, tout en montrant un pays en proie à la plus grande agitation, laisse cependant pour le moins perplexe quant aux changements que l’on peut attendre à la suite du mouvement protestataire de 2011.

Cette perplexité, c’est évidemment celle du réalisateur. Hicham Lasri, 36 ans, a grandi sous Hassan II. Aujourd’hui, quand il compare cette époque à la nôtre, il en est persuadé, "rien n’a changé sur le fond". L’échec de la tentative de faire participer le Maroc au Printemps arabe en 2011 "ne l’a-t-il pas démontré" ?

Un film très "youtubien"

Passionné, plein d’énergie, ce natif de Casablanca n’est pourtant pas un pessimiste invétéré. Comment pourrait-il l’être, alors même qu’il affirme apprécier "cette façon assez rock de dire les choses de façon spontanée" qui caractérise les jeunes Marocains descendus alors dans la rue. Son style est d’ailleurs en phase avec cette manière d’appréhender le monde puisqu’il donne tout le temps l’impression de fournir des séquences improvisées.

Il s’agit en fait du choix d’un auteur qui se veut "très formaliste" et n’a fait un film très "youtubien", selon son expression, que pour mieux traiter son sujet. Il lui a fallu un an et demi pour écrire le scénario de ce long-métrage très "pensé", et il a choisi de travailler minutieusement le montage "pour donner l’impression aux spectateurs que tout se déroule devant nous".

Venu de la publicité après des études juridiques et économiques, aimant travailler autant que possible à l’écart du "système" – son film, cas rare dans le royaume, n’a reçu aucune subvention -, Hicham Lasri est un cinéaste atypique. Déjà en train de réaliser un nouveau long-métrage, provisoirement intitulé (Kill) S., continuera-t-il à nous surprendre en empruntant à nouveau des chemins non balisés ? À suivre.

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