Culture

Musée de Tervuren : une mue postcoloniale

La girafe en boîte pour trois ans. © Nicolas Michel

Construit il y a 110 ans à la demande du roi Léopold II, le Musée royal de l'Afrique centrale à Tervuren, en Belgique, ferme ses portes pour faire peau neuve.

De ses yeux tristes, la girafe empaillée regarde passer les visiteurs, impassible. Du haut de ses 4,5 mètres, elle en a déjà tellement vu ! Seuls sa tête et son cou dépassent de la caisse en bois construite sur mesure où elle a été enfermée pour pouvoir être transbahutée à droite et à gauche. Inutile de présenter cette Giraffa camelopardalis qui trône à l’entrée de l’exposition hors les murs du Musée royal de l’Afrique centrale (Mrac), à l’occasion de la Brussels Antiques and Fine Art Fair (Brafa), qui se tient du 25 janvier au 2 février, car elle est connue de la plupart des Belges. C’était jusqu’à décembre 2013 l’une des attractions du Musée de Tervuren, qui vient de fermer ses portes pour au moins trois ans, dans le cadre d’une rénovation complète.

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"Depuis que je suis devenu directeur, en 2001, explique Guido Gryseels, c’était dans mon plan stratégique et cela devait devenir ma priorité. Le Mrac était souvent qualifié de "dernier musée colonial" et il était temps de le dépoussiérer pour le transformer en un lieu de rencontre sur l’Afrique d’aujourd’hui." Douze années plus tard, en octobre 2013, le chantier vient de commencer à l’intérieur et autour de l’édifice construit il y a cent dix ans, à la demande du roi Léopold II, selon les plans de l’architecte français Charles Girault. La modernisation et la mise aux normes des bâtiments sont sans aucun doute les batailles les plus simples à mener : construire un nouveau pavillon d’accueil pour regrouper toutes les fonctions non muséales (boutique, restaurant, salles de réunion…), améliorer l’isolation, abattre les cloisons surnuméraires, il ne s’agit là que de détails techniques dont se chargera l’architecte Stéphane Beel. Repenser la présentation des collections, soit quelque 125 000 pièces, est en revanche un défi bien plus périlleux, surtout si l’on a l’ambition, comme Gryseels, de "placer le passé colonial dans une perspective franche et critique".

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Les délais et atermoiements qui ont longtemps repoussé la mise en oeuvre de ce projet sont dus, en grande partie, à une longue cécité de la Belgique par rapport à son histoire. "Aujourd’hui, tout le monde est enthousiaste, souligne le directeur, mais en réalité la Belgique a beaucoup tardé à jeter un regard critique sur son passé colonial. Il a fallu attendre les années 2000 pour que des débats au Parlement belge sur l’assassinat de Lumumba et l’exploitation des ressources naturelles ainsi qu’une exposition sur l’entreprise coloniale au Congo suscitent des discussions et conduisent à un véritable changement de culture." En outre, l’argent a longtemps manqué pour ressusciter les animaux empaillés, les statuettes et les dioramas du musée – les subventions bénéficiant plutôt à l’institution scientifique. Avec une enveloppe de 75 millions d’euros fournie par le gouvernement fédéral de la Belgique (à hauteur de 68 millions) et le privé, le ravalement peut enfin commencer…

"Rester un lieu de mémoire"

Facile à dire, mais moins évident qu’il n’y paraît si l’on en juge par la rareté des musées qui, aujourd’hui, peuvent se targuer d’être réellement pensés dans une dynamique postcoloniale. "Notre objectif est de rester un lieu de mémoire, sans se fermer au présent ni couper avec le passé colonial, explique Gryseels. Ainsi, le début de la visite portera sur les collections elles-mêmes et leurs origines." Le musée y avait d’ailleurs déjà consacré une exposition, en 2001, pour faire la part des choses entre pillages, expéditions militaires, récolte scientifique, collectes des missionnaires, achats… "Il y a beaucoup de fantasmes autour des objets africains, qui auraient tous été volés lors de conquêtes militaires, souligne Julien Volper, conservateur au musée. Mais ce n’est pas toujours le cas, certains ont été achetés lors de missions ethnographiques par des scientifiques."

Quoi qu’il en soit, il s’agira à l’avenir de raconter comment et pourquoi des sculptures, des masques ou des peaux de bête ont voyagé jusqu’en Europe. Dans l’exposition "Collections singulières" de la Brafa, le Mrac présentait ainsi la collection personnelle rassemblée par le mécanicien Joseph Seha, employé par la Compagnie des produits du Congo, dans les années 1930. Une manière de dire qu’à l’époque un homme qui n’était ni missionnaire, ni administrateur colonial, ni historien de l’art pouvait rapporter une incisive d’hippopotame sculptée ou une maternité pfemba… "En Europe, les objets sont arrivés directement et souvent accompagnés d’une somme documentaire importante, poursuit Volper. Nos musées sont donc des musées de mémoire disposant de nombreuses informations d’époque. Je souhaite bien sûr intégrer une partie de ces informations, que nous numérisons actuellement, mais cela se fera en discussion avec les scénographes. Le public, en tout cas, est demandeur."

Quatre grands thèmes devraient être abordés au travers des collections : les sociétés d’Afrique centrale, l’histoire précoloniale et coloniale, les richesses, les paysages et la biodiversité.

Outre expliquer comment l’objet est arrivé – ce qui est la moindre des choses -, Guido Gryseels compte replacer chaque création dans son contexte premier et éviter de privilégier une approche essentiellement esthétique, comme cela a été fait en France. "Nous allons mettre beaucoup plus l’accent sur la signification des objets dans les coutumes des peuples qui les ont créés, dit-il. Il y aura des salles d’art, mais les oeuvres seront mises en relation avec les cultures. Nous n’allons pas suivre le modèle Quai Branly." Si l’ensemble de la scénographie reste en cours d’élaboration, quatre grands thèmes devraient être abordés au travers des collections : les sociétés d’Afrique centrale, l’histoire précoloniale et coloniale, les richesses, les paysages et la biodiversité.

Un "no man’s land" temporel difficile à gérer

Autres temps, autres moeurs, Guido Gryseels souhaite aussi que le Musée de Tervuren accorde une plus grande attention au travail des artistes contemporains. Plusieurs d’entre eux sont d’ores et déjà pressentis pour, d’une manière ou d’une autre, intégrer les espaces d’exposition : le plasticien Freddy Tsimba, le photographe Sammy Baloji ou encore la critique d’art Christine Eyene… Un choix qui reste néanmoins sujet à débat. "Nous sommes là dans une espèce de no man’s land temporel difficile à gérer, explique Julien Volper. Le risque serait d’ancrer ces créateurs dans la géographie et non dans le contemporain." Une position que pourraient bien partager nombre d’artistes contemporains qui n’aiment guère être cantonnés dans le "ghetto" africain.

Avant la réouverture, prévue pour 2017, Guido Gryseels a bien du pain sur la planche. Ce d’autant que, comme la girafe dans sa grande boîte de planches, de nombreux objets vont continuer de circuler dans le monde à l’occasion de prêts ou d’expositions temporaires. Pour employer un mot à la mode, le Mrac devient un "musée pop-up" susceptible d’éclore ici où là, comme il vient de le faire à la Brafa. "Un musée meurt s’il ne fait rien pendant trois ans, explique Volper. En prêtant nos objets, nous bénéficions de vitrines pour montrer ce que nous voulons faire." Se sont déjà engagés les Musées royaux des beaux-arts de Belgique, le Mu.ZEE d’Ostende et le MAC’s du Grand Hornu. Les activités scientifiques, quant à elle, sont censées se poursuivre malgré les travaux. Quant à l’ambassadrice itinérante du Musée royal d’Afrique centrale, ce pourrait bien être une girafe sur le point de quitter sa boîte.

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