Économie

Tunisie : l’impact dévastateur de la guerre en Ukraine

Absence d’accord avec le FMI, inflation galopante, dette insoutenable… À Tunis, tous les voyants de l’économie sont au rouge, sans que le pouvoir et la population semblent en prendre la mesure.

Mis à jour le 12 mai 2022 à 19:19
Skander Ounaies

Par Skander Ounaies

Professeur à l'Université de Carthage. Ancien économiste au Fonds souverain du Koweït (KIA)

Une boulangerie non subventionnée par l’État à Tunis, le 11 mars 2022. © Anis MILI/AFP

La dernière dégradation de la note souveraine de la Tunisie par Fitch Ratings en mars dernier (CCC, avec perspectives négatives) – après celle de Moody’s d’octobre 2021 (Caa1, avec perspectives négatives) – ne semble pas perturber l’ensemble de la classe politique.

Elle se fonde à la fois sur l’absence d’accord avec le FMI, sollicité pour un prêt de 4 milliards de dollars, le très probable creusement du déficit budgétaire, prévu à 10% du PIB cette année – contre 6,2 % en 2021 – , la hausse de l’inflation, qui pourrait dépasser les 8 % contre 6,6 % en 2021 (FMI, Perspectives de l’économie mondiale, avril 2022) enfin et surtout, le scénario désormais probable, d’une restructuration de la dette extérieure du pays qui pourrait intervenir en 2023, auprès du Club de Paris.

Situation inquiétante

La Tunisie a continué à vivre au rythme doucereux du mois de ramadan. Hormis les opérateurs économiques, l’impact de la guerre en Ukraine sur le pays, n’est pas estimé à sa juste mesure par l’ensemble de la population qui continue à croire au discours officiel selon lequel, si l’économie va mal, c’est la faute « des spéculateurs et des voleurs ».

Il en résulte un degré d’incertitude élevé quant à l’avenir économique et social, mais aussi politique du pays, pour qui la crise en Europe accentue les difficultés d’importation de céréales et d’approvisionnement énergétique. En effet, la Tunisie importe une grande partie de ses besoins en blé tendre (84 %), en blé dur (40 %) et en orge (50 %).

Il faut s’attendre à des tensions futures sur l’offre agricole de la Tunisie

Ces importations proviennent de Russie et d’Ukraine, qui fournissent près de 70 % des achats en blé tendre, ainsi que la majeure partie des engrais. Selon le dernier rapport de la Banque mondiale, les prix des produits de base resteront élevés jusqu’au mois de juin 2024. Il faut donc s’attendre à deux effets directs de cette situation.

Trois mois de stocks

D’une part, l’augmentation actuelle des prix domestiques des produits à base de céréales, estimée à prés de 20 % selon le dernier rapport de l’Institut Arabe des Chefs d’Entreprise (IACE, Mars 2022) induirait un accroissement des subventions des produits agricoles de première nécessité : intenable dans le contexte actuel de crise des finances publiques.

D’autre part, il faut s’attendre à des tensions futures sur l’offre agricole de la Tunisie,  et donc à de nouvelles contraintes d’importation prévisibles, sachant que les capacités de stockage du pays sont limitées à trois mois seulement.

Cette situation inquiétante renvoie à un déséquilibre croissant de la balance commerciale. La part des importations alimentaires dans le commerce du pays a doublé depuis 2010 (22,5 %). Elle dépasse désormais l’achat de biens d’investissement (20,3 %), ce qui dénote une situation de désindustrialisation grave.

Concernant les importations de pétrole, la charge supplémentaire pour l’État, en raison de la guerre en Ukraine, pourrait s’alourdir de près de 1,5 milliard de dollars, selon le dernier rapport de International Crisis Group pour la Tunisie (ICG, Avril 2022), puisque le budget de l’État pour 2022 avait tablé sur un prix moyen du pétrole de 75 dollars alors qu’il atteignait 120 dollars en mars.

Déficit commercial record

L’effet de ces deux données conjuguées – renchérissement du prix du pétrole et crise d’approvisionnement en céréales – provoque un déficit commercial record pour le premier trimestre 2022 (-1,4 milliard de dollars). Or, ce sont des entreprises publiques qui importent les céréales et le pétrole. Le montant de leurs dettes à l’égard des banques est élevé et représente près de 16,5 % du total des actifs de ces dernières. Si leur situation financière venait à se dégrader, le taux des créances douteuses des établissements de la place tunisienne pourrait atteindre 13 % du total des crédits, un chiffre inquiétant.

En 2021, la Tunisie n’a reçu que près du quart des touristes par rapport à 2019

Enfin, la guerre aura un impact très négatif sur le tourisme (14 % du PIB) puisqu’en 2019, l’année d’avant la pandémie, un grand nombre de visiteurs venaient de Russie (630 000). Les pertes enregistrées par le secteur globalement estimées à 2,8 milliards de dollars (avec des recettes en baisse de 60 %) ne sont pas imputables uniquement à la crise sanitaire puisqu’en 2021, la Tunisie n’a reçu que près du quart des touristes par rapport à 2019, alors que le tourisme en Europe méridionale méditerranéenne avait connu une croissance post-Covid de près de 57 % selon l’Organisation mondiale du tourisme.

La dette a plus que doublé en douze ans et son service a absorbé 49 % des recettes fiscales de l’État en 2021

Toutes ces difficultés alimentent une grave crise des finances publiques, grevées par une dette publique estimée à 87,3 % du PIB pour 2022. Cette dette, désormais qualifiée d’insoutenable, a plus que doublé en douze ans et son service a absorbé prés de 49 % des recettes fiscales de l’État en 2021.

Recul du bien-être

Cette conjoncture provoque un recul du « bien être » quantifié par le FMI qui estime que le revenu moyen par tête (PIB par habitant) se situerait à 7 614 dollars en 2022 contre 7 966 dollars en 2015. Cette tendance négative s’accentuera avec le niveau d’inflation prévu pour la fin de l’année 2022. Quant à la croissance, elle est estimée à 2,2 %, bien inférieure au 3,1 % de l’année précédente (post-Covid), sachant que pour un remboursement de dette publique sans emprunt extérieur, ce taux doit être au minimum égal à 5 %.

Le FMI considère la Tunisie, sous tous ses aspects, économiques, politiques et sociétaux, comme une  « boîte noire », appellation inquiétante qui indique que le pays se désengage dangereusement de la communauté internationale.