Politique

Maroc : l’angoisse du manque

« Algérie-Maroc : la guerre du gaz » (3/3). Depuis la fermeture du Gazoduc Maghreb-Europe par Alger, l’État marocain est tout entier mobilisé pour sécuriser l’approvisionnement du pays.

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Mis à jour le 1 juin 2022 à 15:06

Le roi du Maroc Mohammed VI © Montage JA

Dans le royaume, la sécurité énergétique est aujourd’hui la priorité numéro un. « Depuis qu’Alger a coupé le robinet du gaz à son voisin en octobre 2021, les autorités marocaines réfléchissent beaucoup à la question. Avec la guerre en Ukraine et la flambée des prix du pétrole et du gaz, je ne connais aucun gouvernement qui ne soit pas inquiet », souligne Francis Perrin, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et spécialiste des politiques énergétiques.

Et pour cause : le Maroc importe 90 % de ses besoins en énergie, dont une grande part d’énergies fossiles (pétrole, charbon, gaz naturel…). Une dépendance qui pèse lourd dans le budget de l’État : pour l’année 2022, la facture devrait s’élever à 47,7 milliards de dirhams (environ 4,45 milliards d’euros).

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Le pays consomme en moyenne 1 milliard de m³ de gaz naturel par an, utilisé à 89,3 % pour la production d’électricité, soit une part d’environ 10 % dans le mix électrique total. Or, depuis la fermeture du Gazoduc Maghreb-Europe (GME), les deux centrales électriques à gaz de Aïn Beni Mathar et de Tahaddart sont totalement à l’arrêt. D’ici à 2025, le royaume estime avoir besoin de 5 milliards de m³ de gaz naturel par an, considéré comme un levier optimal dans sa transition énergétique. Pour le reste de sa production électrique, le Maroc s’appuie sur le charbon (qui couvre plus de la moitié de ses besoins), et les énergies renouvelables (36 %, avec un objectif de 52 % d’ici à 2030).

Le royaume ne risque donc ni la pénurie ni le black-out, « mais il y a une tension très forte entre l’offre et la demande mondiales. Trouver du gaz en 2022, ce n’est pas mission impossible, mais c’est assez difficile. Ce le sera sans doute moins pour le Maroc, car il importe de petits volumes », estime Francis Perrin.

Mobilisation générale

Plus qu’une simple task force, c’est l’État tout entier qui est mobilisé sur le dossier du gaz, et ce depuis la fin de l’année 2021. Dans le cadre des négociations avec l’Espagne – en vue d’obtenir son soutien au plan d’autonomie proposé par le Maroc au Sahara – , Rabat, et notamment le roi Mohammed VI, a passé un accord avec Madrid : rouvrir le GME et inverser son flux, afin que le Maroc puisse importer du gaz naturel liquéfié (GNL) via l’Espagne. Mais l’accord ne s’est pas encore concrétisé.

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Un deal annoncé publiquement juste après la réconciliation officielle entre Rabat et Madrid, le 18 mars, qui a bien sûr été très mal prise à Alger. Dès la fin d’avril, les autorités algériennes ont menacé de couper les livraisons de gaz à l’Espagne si celle-ci exportait du gaz algérien au royaume. Depuis, le gouvernement espagnol s’est engagé à soumettre ses importations de gaz à des certificats d’origine pour prouver à Alger que le gaz injecté dans le GME ne proviendra pas de Sonatrach.

Parallèlement, le ministère de la Transition énergétique, dirigé par Leïla Benali, a mis sur pied une commission ad hoc composée – entre autres – d’Amina Benkhadra, la dame de fer de l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM), et d’Abderrahim El Hafidi, patron de l’Office national de l’eau et de l’électricité (ONEE), lequel bénéficie des conseils éclairés du big boss de l’OCP, Mostafa Terrab.

Leur mission ? Préparer l’entrée du royaume sur le marché mondial du GNL, lancer des appels d’offres et trouver ses propres fournisseurs. En effet, l’Espagne mettra ses infrastructures à la disposition du Maroc (GME, unités de regazéification…), mais ne lui revendra pas directement de GNL.

Appels d’offres

Voilà pourquoi le royaume a multiplié les marques d’attention à l’égard de plusieurs grands producteurs de gaz : le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, s’est rendu au Qatar début février, les Émirats arabes unis étaient les invités d’honneur de la 15e conférence pour l’Énergie, organisée mi-mars à Rabat par Leïla Benali, juste avant que le prince héritier d’Abou Dhabi, Mohammed Ben Zayed Al Nahyane soit convié à un ftour royal par Mohammed VI. Le royaume pourrait également compter sur le Nigeria, dont le méga projet de gazoduc commun, encore à l’étude, fait à nouveau l’actualité.

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Pour l’instant, aucune information fiable n’a filtré concernant l’identité des nouveaux fournisseurs et le volume d’importation de GNL. Mi-avril, Leïla Benali annonçait des « dizaines de réponses » aux appels d’offres lancés par le royaume et des livraisons imminentes. Pourtant, à ce jour, les centrales de Aïn Beni Mathar et de Tahaddart sont toujours à l’arrêt.

Optimisme affiché

En réalité, les consultations lancées par la commission ad hoc en vue de passer des contrats sur cinq ans avec des fournisseurs n’auraient pas encore abouti. « Il y a des manifestations d’intérêt de la part de certains fournisseurs, mais rien n’a été rendu public […]. À très court terme, le royaume pourrait importer plus de charbon ou bien directement de l’électricité », affirme Francis Perrin.

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Pourtant, le gouvernement affiche son optimisme. Il compte notamment doter le pays d’une « infrastructure gazière digne du XXIe siècle » (terminal méthanier, unités de stockage et de regazéification…), selon les mots de Leïla Benali pour, à terme, s’émanciper de l’Espagne.

Des projets très onéreux mais aussi « assez anciens, qui avaient été repoussés à 2027-2028. Aujourd’hui, ils sont prioritaires », confirme Francis Perrin. En attendant, le Maroc pourrait payer son GNL sept fois plus cher qu’avant la fermeture du GME, avec le risque d’un fort impact sur les consommateurs. « Mais de toute façon, tous les pays vont payer plein pot, il n’y aura aucun prix d’ami », conclut le spécialiste.