Politique

Gabon : Jean Ping sort du bois

Jean Ping a été ministre d'État chargé des Affaires étrangères pendant neuf ans. © AFP ImageForum

Cela ne fait plus aucun doute : le divorce entre le pouvoir et l'ancien patron de la Commission de l'Union africaine est consommé. En s'affichant aux côtés de l'aile dure de l'opposition, Jean Ping semble clairement afficher ses ambitions présidentielles.

Le 1er février, une phrase prononcée par Jean Ping a provoqué un coup de tonnerre dans le ciel tranquille de Libreville : "Il est clair que je n’ai plus rien à voir, absolument plus rien à voir, avec les autorités en place", a déclaré l’ancien président de la Commission de l’Union africaine (UA). À 71 ans, après avoir passé une bonne partie de sa vie au sein de la haute administration et du gouvernement de son pays, Ping a officialisé sa rupture avec le régime. Un tournant que ses proches pressentaient depuis des mois.

Certes, il y a une impression de déjà-vu dans cette brouille entre l’un des poids lourds du régime d’Omar Bongo Ondimba (OBO) et Ali Bongo Ondimba (ABO), son fils et successeur. En 2010, plusieurs ténors du Parti démocratique gabonais (PDG, au pouvoir) en avaient claqué la porte pour créer un parti d’opposition, l’Union nationale (UN).

Cette fois-ci, il s’agit de Ping, un proche de la famille présidentielle. Dans ce petit pays où affaires publiques et liens familiaux sont enchevêtrés, la révolte de Ping est un événement : il est le père des enfants de Pascaline Bongo Ondimba, fille préférée d’OBO, dont elle fut la puissante directrice de cabinet. Il est aussi l’un des Gabonais les plus connus à l’étranger – il a été ministre d’État chargé des Affaires étrangères pendant neuf ans avant de diriger la Commission de l’UA pendant plus de quatre ans. De quoi lui donner un beau carnet d’adresses et l’entregent nécessaire à une éventuelle candidature à l’élection présidentielle de 2016… En revanche, il semble peu probable que son poids politique au Gabon soit équivalent à son relationnel international. Il doit beaucoup à OBO, presque tout, et s’est éloigné du pays depuis maintenant longtemps.

Depuis sa déclaration, ses soutiens et ses détracteurs s’écharpent sur les réseaux sociaux. Les premiers y voient un ralliement à l’opposition, voire l’annonce d’une candidature : "Son silence devenait assourdissant. J’espère qu’il est en route pour 2016." Les seconds se répandent en commentaires fielleux : "Comment lui, qui fut directeur de cabinet d’OBO, ministre dans plusieurs départements ministériels, peut-il mordre le sein qui l’a nourri ?"

La présidence, quant à elle, y a vu le coming out d’un futur candidat et n’a pas tardé à réagir, par la voix d’Alain-Claude Bilie bi Nze, son porte-parole. "Nous constatons que M. Ping s’allie avec des gens avec qui il n’a strictement rien à voir. Il fait partie de ces personnalités qui, après avoir été au pouvoir au Gabon, après y avoir tout obtenu, pensent aujourd’hui que leur heure de gloire serait arrivée", a-t-il déclaré. Joint au téléphone, Faustin Boukoubi, le secrétaire général du PDG prône l’apaisement : "Le parti reste ouvert à toute discussion constructive."

Ping dans la course à la présidentielle ?

Invité à s’expliquer devant la presse, l’intéressé a éludé la question de son éventuelle candidature. Pourtant, plusieurs indices laissent croire qu’il pourrait bien être au départ de la course au Palais du bord de mer. Tout d’abord, le cadre choisi pour annoncer sa rupture avec le PDG : en acceptant l’invitation des "souverainistes", courant né au sein de l’UN, Ping savait qu’il s’afficherait aux côtés des adversaires les plus résolus du régime. En effet, les "souverainistes" incarnent l’aile dure de l’UN, aujourd’hui dissoute, et rassemblent notamment d’anciens ministres du gouvernement "alternatif" d’André Mba Obame.

En 2011, contestant l’élection d’ABO, Mba Obame prête serment et constitue son propre gouvernement, avant de prendre ses quartiers pendant un mois dans les bureaux d’un organisme onusien. Dès lors, ses "ministres", alors fonctionnaires, ne perçoivent plus de salaire et se radicalisent davantage contre le pouvoir officiel.

Le groupe est cornaqué par John Nambo, un enseignant de l’université Omar-Bongo de Libreville, qui fut aussi directeur général de l’administration du territoire au ministère de l’Intérieur à l’époque où Mba Obame en détenait le portefeuille. Lorsque ce dernier se déclare candidat à la présidence, Nambo, agrégé de droit à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, devient l’une des éminences grises de l’équipe. Cousin germain de Ping, Nambo a grandement facilité les contacts de celui-ci avec le groupe.

Le fossé entre Ping et ABO se creuse

La rupture entre Ping et ABO s’amorce en 2009. ABO soupçonne l’ex-compagnon de sa soeur d’avoir voulu se présenter contre lui. La preuve ? L’entourage présidentiel affirme que Ping a recherché des soutiens en France, qu’il a actionné ses réseaux, notamment auprès de personnalités françaises hostiles au régime gabonais, comme Michel de Bonnecorse, l’ancien conseiller pour les affaires africaines du président Jacques Chirac… "Comment aurais-je pu quitter l’UA en cours de mandat ? se défend Ping. Les Africains ne l’auraient pas compris !"

Le fossé entre les deux hommes se creuse davantage après la défaite du candidat Ping face à Nkosazana Dlamini-Zuma. À un an de la fin du mandat de Ping à la tête de l’UA, ABO veut savoir s’il a l’intention de rempiler. "Je ne sais pas si je dois me représenter. Kadhafi [alors président en exercice] me déteste, il fera tout pour me voir perdre", répond Ping. ABO insiste : "On va convaincre l’Afrique australe de voter pour toi." Quelques mois plus tard, incité par Mélès Zenawi, le Premier ministre éthiopien, qui l’assure de son soutien face au "Guide" libyen, Ping tente une réélection. Vexé de ne pas avoir été le premier informé, ABO s’en plaint lors d’un Conseil des ministres. Monté en épingle par des intrigues de cour et exacerbé par des susceptibilités de toutes sortes, ce malentendu sera difficile à dissiper.

Avec ses deux fils, il crée un cabinet d’affaires

Le pouvoir a-t-il entravé la réélection de Ping à la tête de la Commission de l’UA ? Non, dément le Palais, qui lui reproche d’être mauvais perdant. Le gouvernement aurait apporté un soutien "franc et sincère" à son candidat. Mais Ping est convaincu du contraire. "Après ma défaite, je suis rentré au Gabon avec l’intention de m’installer tranquillement dans mon village, sans gêner personne. Je ne voulais plus faire de politique. J’estimais avoir déjà beaucoup donné à mon pays et à mon continent." Avec ses deux fils, il crée un cabinet d’affaires, Ping&Ping Consulting, qui conseille les investisseurs étrangers désireux de s’implanter en Afrique. L’idée est globalement bien accueillie, mais passe mal dans son pays. "On a tout fait pour que je ne travaille pas avec le Gabon. On a même suggéré à mes enfants de s’exiler !" se plaint-il.

Soupçonnant la dégradation de ses relations avec le pouvoir, des opposants ont cherché à le convaincre de revenir dans le jeu politique. Fin janvier, ce fut au tour des activistes de la diaspora d’accentuer la pression. Car à deux ans de la présidentielle et en l’absence d’André Mba Obame – il serait hospitalisé en Tunisie -, l’opposition se cherche un nouveau candidat. Beaucoup croient l’avoir déjà trouvé en Ping. Ce dernier franchira-t-il le Rubicon ?

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