Politique

Algérie : le gaz, une arme à double tranchant

« Algérie-Maroc : la guerre du gaz » (1/3). Comme ce fut le cas dans les années 1970, Alger se sert aujourd’hui de cette ressource comme d’une arme diplomatique et géostratégique.

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Mis à jour le 1 juin 2022 à 15:11

Le président algérien Abdelmajid Tebboune © Montage JA

Difficile, en Algérie, de distinguer la gestion des hydrocarbures des impératifs politiques. Déjà à la fin des années 1960, soit quelques années après l’indépendance, le président Houari Boumédiène, déterminé à obtenir la révision à la hausse des prix du pétrole et du gaz, entame un bras de fer mémorable avec la France pendant presque quatre ans avant de décider de nationaliser les hydrocarbures un certain 24 février 1971.

Depuis, cette journée est commémorée comme un événement qui marque l’histoire de l’Algérie indépendante. Un motif de fierté nationale, deux ans avant le choc pétrolier de 1973. Près de cinquante ans plus tard, le gaz redevient une arme diplomatique dont les autorités algériennes n’hésitent pas à user dans leur conflit avec le Maroc. Une arme d’autant plus efficace que le monde entier est à la recherche de fournisseurs alternatifs après le déclenchement de la guerre en Ukraine.

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Le premier acte de cette stratégie s’est dessiné en août 2021, peu de temps après la rupture des relations diplomatiques entre Alger et Rabat et le rappel de l’ambassadeur algérien au Maroc. À couteaux tirés avec le voisin de l’ouest accusé de mener des « actions hostiles », le président Tebboune menace alors de ne pas renouveler le contrat du Gazoduc Maghreb-Europe (GME), qui dessert l’Espagne et le Portugal à travers le territoire marocain.

Force de frappe

Objectif : punir le Maroc et l’asphyxier économiquement dans la mesure où le gaz algérien acheminé en Espagne via le royaume permet à ce dernier d’assurer 97 % de ses besoins énergétiques. En outre, le prélèvement sur le droit de passage fournit au Trésor marocain une manne annuelle estimée à 50 millions de dollars.

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Le deuxième acte intervient le 31 octobre lorsque le président algérien ordonne le non-renouvellement du contrat du GME, en service depuis 1996. Le royaume ne reçoit plus un seul mètre cube de gaz algérien.

Là encore, la décision de recourir à l’arme du gaz obéit à des considérations politiques. Le chef de l’État, qui claironne en septembre 2021 devant les caméras de la télévision nationale que l’Algérie a « une force de frappe que le monde entier reconnaît », justifie ainsi la fermeture du robinet gazier par les « pratiques à caractère hostile du Maroc ».

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Depuis la fermeture en 1994 des frontières terrestres entre les deux pays et les multiples crises qui ont jalonné leurs relations, jamais les Algériens n’étaient allés jusqu’à couper le gaz aux Marocains. Et cette arme sera à nouveau utilisée dans la crise diplomatique qui oppose Alger et Madrid. En cause : encore et toujours la question du Sahara occidental.

En représailles à la décision de l’Espagne de soutenir le plan d’autonomie marocain pour le règlement de ce conflit qui dure depuis 1975, Alger décide de rappeler son ambassadeur en mars. Une première étape. Les pressions algériennes vont aller crescendo.

Menace

En avril, dans le contexte de la guerre en Ukraine, le PDG de Sonatrach affirme ne pas exclure de recalculer le prix du gaz livré à l’Espagne, très dépendante des approvisionnements en provenance d’Algérie.

Précision de taille : le patron du groupe pétrolier algérien n’a fait mention, dans cette éventuelle révision des prix, que du client espagnol sans faire référence aux autres partenaires européens comme la France ou l’Italie.

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Décodé, le message est plutôt clair. Les Algériens ont les moyens de faire pression sur les Espagnols en guise de représailles à leur revirement sur la question du Sahara occidental.

Ils le font savoir officiellement le 27 avril par la voix du ministre de l’Énergie, Mohamed Arkab, lequel menace ses clients espagnols de rompre le contrat du gazoduc sous-marin Medgaz qui relie l’Algérie et l’Espagne sous prétexte que celle-ci rétrocéderait une partie de ses approvisionnements gaziers algériens au Maroc.

En dépit des assurances données par les Espagnols sur le fait que le gaz livré au Maroc n’est en aucune manière d’origine algérienne, la menace d’une rupture de ce contrat de 12 milliards d’euros et dont l’échéance arrive en 2032 plane toujours.

Lundi 9 mai, l’ambassadeur d’Algérie en Italie, Abdelkrim Touahria, indique que son pays est prêt « à couper l’approvisionnement en gaz naturel de l’Espagne dans le cas de non-respect des accords conclus entre Alger et Madrid ».

Gros risque

Quelle est la marge de manœuvre des autorités algériennes dans ce dossier hautement sensible ? Sont-elles capables d’aller jusqu’au bout de ces menaces et quel en serait le prix à payer ? En cas de rupture unilatérale de ce contrat, la bataille judiciaire risque d’être longue et pas forcément en faveur de Sonatrach.

« Il n’y a aucun fondement juridique pour arrêter de fournir du gaz aux Espagnols sous prétexte que ces derniers en cèdent une partie au Maroc, tranche Roger Carvalho, analyste et directeur du cabinet SPTEC, spécialisé dans les hydrocarbures en Afrique et au Moyen-Orient. Prouver que le gaz vendu aux Marocains est d’origine algérienne est quasiment impossible. »

Le gaz, arme à double tranchant ? Le risque de perdre cette bataille juridique et de régler une facture qui peut se chiffrer en milliards de dollars est donc gros pour Alger.

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Pour punir l’Espagne, qui diversifie désormais ses partenaires pour ne plus dépendre de Sonatrach, notamment auprès des États-Unis, l’Algérie ambitionne de jouer un rôle prépondérant sur le marché gazier international. À l’aune de la guerre Russie-Ukraine et de la flambée des prix des hydrocarbures, elle renforce ainsi sa coopération avec l’Italie en multipliant par deux ses livraisons via le gazoduc Transmed.

Ce partenariat avec Rome est jugé tellement stratégique que le président Tebboune devrait effectuer une visite en Italie dans les semaines qui viennent. Ce serait son premier déplacement officiel en Europe depuis son élection en décembre 2019.

Limites et contraintes

Le gaz comme arme diplomatique et géostratégique ? Le levier énergétique a ses limites et ses contraintes. Sonatrach n’a pas les moyens et les capacités d’approvisionner davantage l’Europe dont elle assure déjà 11 % des importations de gaz. Elle en a d’autant moins les capacités que la consommation énergétique interne est en hausse de 10 % par an en raison du développement économique et de la démographie.

Le volume de consommation locale dépasse d’ailleurs aujourd’hui celui des exportations. Difficile d’inverser la tendance à moyen terme ou à court terme, quand bien même Sonatrach annoncerait un plan d’investissement de 40 milliards de dollars entre 2022 et 2026 pour explorer, produire et raffiner le gaz.

De là à ce que le groupe pétrolier couvre les besoins du marché local, se positionne comme un acteur principal sur le marché international et permette ainsi aux dirigeants du pays d’actionner le gaz comme une arme, il y a loin de la coupe aux lèvres.