Politique

Mali : l’Union européenne accusée de vouloir corrompre les blogueurs maliens

À Bamako, la guerre de l’information se poursuit. Dernière polémique en date : le financement, par l’UE, d’une formation destinée à des blogueurs. Certains soutiens de la junte y voient une manière de manipuler l’opinion.

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Mis à jour le 10 mai 2022 à 15:47

Manifestation antifrançaise, à Bamako, le 22 septembre 2020. © Stringer / Anadolu Agency via AFP

Voilà quelques jours, les réseaux sociaux maliens se sont lancés dans une nouvelle chasse aux sorcières. Dans leur viseur : des blogueurs, à « identifier » et à « vilipender », selon les mots de certains internautes. Leur tort ? Avoir participé à des formations de l’Union européenne (UE), destinée à une centaine de blogueurs maliens et visant à « promouvoir le professionnalisme dans le secteur des médias sociaux ». Financée à hauteur de 72,4 millions de francs CFA (un peu plus de 110 000 euros), la formation s’est accompagnée d’un appui matériel de 170 millions de francs CFA (259 000 euros).

Un appui auquel de nombreux internautes ont immédiatement prêté des objectifs cachés, estimant que l’UE cherchait à « corrompre » des journalistes et des influenceurs maliens. Tanum Leele, alias Aganisha, une blogueuse mauritanienne, qui se présente comme « panafricaniste et anti-impérialiste », a été l’une des premières à donner l’assaut. « L’Union européenne, en pleine guerre de communication avec le Mali, déverse des millions de CFA sur de jeunes blogueurs maliens désargentés », s’est-elle indignée sur Twitter, le 7 mai, dans un commentaire repris des centaines de fois.

L’État malien lui-même reçoit des financements extérieurs. Est-il vendu pour autant ?

« Quand on participe à une formation financée par la France ou par l’Union européenne, on est immédiatement accusé d’être un ennemi du Mali, instrumentalisé et corrompu », s’agace Ousmane Makaveli, blogueur et photographe, qui, bien que n’ayant pas participé à ladite formation, a rapidement réagi sur les réseaux sociaux. « L’État malien lui-même reçoit des aides et des financements extérieurs. Est-il vendu pour autant ? », s’interroge-t-il.

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Ousmane Makaveli, qui a un temps contribué à la plateforme Mondoblog, hébergée par la radio française RFI [désormais interdite au Mali], se dit inquiet de ce que cette polémique révèle de l’état de la liberté d’expression au Mali. « On veut étouffer le débat. Dès que quelqu’un essaie de se poser des questions constructives sur ce qu’il se passe au Mali, on dit forcément qu’il est acheté. La nuance n’est plus permise. On nie la liberté d’expression et le droit de critiquer. On peut soutenir le Mali, la transition, et n’être pas d’accord avec tout. Or ce simple fait est de moins en moins accepté », déplore-t-il.

Le journaliste Malick Konaté, président l’Association des blogueurs du Mali (ABM), qui a bénéficié de la formation, est directement cité par les internautes. D’insultes en mots crus, certains l’accusent de « traiter avec les Européens pour qu’il puisse nuire au Mali ».

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Guerre de l’information

Loin d’être anecdotique, cette affaire s’inscrit dans un contexte de « guerre informationnelle » grandissante. Alors que la junte exhorte les journalistes et faiseurs d’opinion maliens à faire preuve de davantage de « journalisme patriotique », la désinformation fleurit sur les réseaux sociaux, et chacun est sommé de choisir son camp.

« Aujourd’hui, remettre en question les bilans [communiqués par] l’armée malienne ou critiquer les autorités de la transition, c’est forcément se ranger derrière la France ou la Cedeao, avec qui le Mali traverse une crise. Il n’y a plus de place pour l’esprit critique, il faut choisir de quel côté on se place, quitte à défendre des contre-vérités », décrypte un journaliste malien sous couvert d’anonymat.

On ne donne plus aux citoyens les clés pour comprendre ce qu’il se passe réellement dans leur pays

Dans ce contexte, la démarche de l’UE est perçue par certains comme un moyen de subversion. Pour Tanum Leele, cela vise à « rendre ces jeunes [les blogueurs] redevables, à en faire des obligés du gouvernement, et, sinon, des opposants ». « Quand vous financez des journalistes et des blogueurs alors que vous cherchez à avoir une meilleure image ou à véhiculer une certaine information dans le pays, cela s’appelle de la corruption », écrit-elle sur Twitter.

« Bien sûr, le programme [dispensé par l’UE] n’implique [le choix d’]aucune ligne éditoriale », balaie une source haut placée au sein de l’Union européenne. Mais j’imagine que les trolls n’apprécient guère la lutte contre la désinformation que mène Doniblog [l’une des organisations de blogueurs associée à la formation]. »

« Nous sommes dans une guerre de l’information, ce qui est dangereux : on ne donne plus aux citoyens les clefs pour comprendre ce qu’il se passe réellement dans leur pays », ajoute le blogueur Ousmane Makaveli, qui y voit un moyen de « faire diversion ». « Ce genre de polémique permet d’éviter de se poser les vraies questions : où en sommes nous, comment allons-nous apporter la paix au Mali, construire le pays, organiser des élections ? »