Politique

Maroc : Younes Sekkouri ou la politique dans la peau

Figure du PAM, ce quadragénaire s’est imposé comme l’une des têtes d’affiche du gouvernement Akhannouch. Itinéraire d’un jeune prodige de la politique.

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Mis à jour le 10 mai 2022 à 21:25

Younes Sekkouri, ministre de l’Inclusion économique, de la Petite Entreprise, de l’Emploi et des Compétences, à Rabat, le 6 mai 2022. © HOC pour JA

Fin 2006, l’hebdomadaire Telquel mettait en avant le nom de Younes Sekkouri dans un dossier intitulé « Les 50 qui feront le Maroc de demain : ils ont entre 21 et 35 ans, bientôt ils seront aux commandes ».

À 25 ans, cet ingénieur diplômé de l’Institut national des postes et télécommunications (INPT) de Rabat avait déjà plusieurs années de présence dans la sphère politique, et avait notamment travaillé comme conseiller du Premier ministre de l’époque, Driss Jettou – à ce titre, il a été l’une des chevilles ouvrières du programme Moukawalati (pour promouvoir les jeunes entreprises). Il déclarait alors : « Mon objectif, c’est de diriger une grande entreprise publique, et pourquoi pas un ministère. »

Quinze ans plus tard, le but est atteint puisque Younes Sekkouri est à la tête de l’un des portefeuilles clés du gouvernement Akhannouch : ministre de l’Inclusion économique, de la Petite Entreprise, de l’Emploi et des Compétences.

En pleine crise post-Covid, ce département a un rôle locomotive dans le processus de relance économique et sociale à travers des programmes comme Awrach, ou encore en pilotant les négociations de l’Accord social global signé fin avril et qui a abouti, entre autres, à une hausse non négligeable (10 %) du salaire minimum.

Débuts politiques précoces

Né en 1981 à Tanger, ce fils de fonctionnaire a la politique dans la peau. À tout juste 10 ans, en 1991, il participait à une émission de Radio Tanger sur la guerre du Golfe.

Dans un arabe littéraire soutenu, il fait déjà montre de son talent dans l’art de l’esquive : « C’est un sujet qui relève des personnes décisionnaires, elles doivent prendre leurs responsabilités. »

« J’ai eu une enfance vraiment heureuse et épanouie, avec une propension à discuter avec les grands, les plus âgés que moi », sourit à ce souvenir aujourd’hui le jeune ministre, qui a été bercé par les longues soirées de discussion avec son père et ses collègues.

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Plus tard, alors qu’il est élève au lycée Moulay-Youssef de Tanger, ce féru de théâtre est sélectionné pour faire partie du Parlement des enfants marocains (- de 18 ans), dont il deviendra président. Il sera également porte-parole (élu) de l’Afrique au Congrès international des jeunes en 1999, à Hawaï, et participera activement au cercle des jeunes pour le troisième millénaire.

Des positions qui l’ont amené à rencontrer très tôt d’éminentes personnalités politiques, de Hassan II à Abderrahmane Youssoufi en passant par Romano Prodi – alors président de la Commission européenne.

Une expérience que cet élève « studieux mais bon vivant », comme il se définit, a vécue parallèlement à ses études en classes préparatoires (maths sup/maths spé), puis en école d’ingénieur, à l’INPT de Rabat.

« C’était une très belle opportunité qui a donné lieu à plusieurs tournées dans le monde pour tenir des conférences de presse, représenter le Maroc et porter un argumentaire sur les questions du développement durable, à la jonction entre l’économique, le social et la question de la jeunesse, des talents », se rappelle cet aîné d’une fratrie de trois enfants – deux garçons et une fille.

Driss Jettou, Chakib Benmoussa et les autres

« J’en suis ressorti avec un solide carnet d’adresses et la conviction que je devais rester au Maroc, malgré le fait que j’avais effectué mon stage de fin d’études chez le géant français Thalès. Cela pouvait sembler à contre-courant, car à l’époque, en 2004, nous étions en plein boom des Télécoms, les chasseurs de tête étrangers venaient nous chercher à la sortie de l’école d’ingénieurs », tient à préciser Younes Sekkouri, qui a débuté sa carrière professionnelle en travaillant, nous dit-il, pour « des entreprises du secteur privé, de grosses PME dans les domaines des télécoms ».

Nous sommes dans une période de sortie de crise, c’est pour ça qu’on a démarré par des projets concrets », insiste le jeune ministre

Dans les faits, son premier emploi n’était rien moins que directeur général adjoint d’une grosse boîte casablancaise opérant dans les télécoms. À la suite de quoi il lance sa propre société d’électronique – à ce titre, il sera le fournisseur en technologie Wi-Max du deuxième opérateur du royaume, Méditel, ainsi que celui des Forces royales air.

Il est rapidement repéré par Driss Jettou, auprès duquel il officie comme conseiller chargé de la restructuration de l’Anapec (Agence nationale pour l’emploi), avant de rejoindre, fin 2006, Chakib Benmoussa, alors ministre de l’Intérieur.

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« Je voulais depuis toujours travailler au sein des collectivités locales parce que la démocratie passe d’abord par les services publics locaux et par l’amélioration de la vie de tous les jours des citoyens », explique-t-il.

Et PAM…

En 2007, ce parcours politique et professionnel sera couronné par la participation de Younes Sekkouri au Mouvement de tous les démocrates lancé par Fouad Ali El Himma, qui donnera naissance par la suite au Parti Authenticité et Modernité, le PAM, dont Sekkouri est considéré comme l’un des fondateurs.

« Je m’étais dit que c’est là que je devais militer. Car en termes de valeurs, le PAM correspondait à mon éducation, avec cette double culture profondément ancrée à la fois dans la marocanité et les traditions, mais résolument ouverte et tournée vers la modernité », souligne-t-il.

« Aussi, quand un parti est créé, c’est toujours bon d’être parmi les premiers. Parce que quand vous arrivez dans une structure déjà installée, les leaderships ont déjà été établis, et il peut y avoir des résistances au changement. » Et le choix porte rapidement ses fruits…

Excellent orateur, polyglotte, redoutable négociateur, avec une longue expérience politique malgré son jeune âge, Younes Sekkouri est mis sur orbite par les ténors du PAM. Il est alors l’expression même de ce vent de renouveau qu’aspire à faire souffler le parti du tracteur sur le paysage politique. En 2011, il est ainsi élu (tête de liste des jeunes du PAM au niveau national) à la Chambre des représentants, où il sera l’un des membres les plus actifs de la commission des finances. Puis, à l’issue des élections de 2015, il entre au conseil communal et régional de Témara.

Plus tard, malgré les vicissitudes que connaîtra le parti du tracteur, il restera fidèle au PAM et à ses principes fondateurs. Mais il mettra à profit la traversée du désert du parti pour nourrir ses réflexions et consolider sa vision, enchaînant les diplômes, deux MBA, l’un à l’école de Ponts Business School à Paris, l’autre à la Fox School Business à Temple University (Philadelphie), avant de soutenir un doctorat à l’ISCAE (Casablanca).

« Le choix de mon sujet de doctorat, “Analyse du risque politique dans les décisions stratégiques et les réformes des politiques publiques au Maroc”, est né de cette question essentielle : comment peut-on démarrer une réforme avec beaucoup d’ambition et finir avec une réformette ? », martèle celui qui était depuis 2017 doyen et directeur général pour la région Afrique de l’École des Ponts Business School.

« J’ai donc pris le temps de réfléchir aux arènes et aux forums du pouvoir – les arènes étant les lieux où se prennent les décisions et les forums ceux où se manifestent les idées, les oppositions ou les encouragements, mais qui n’ont pas accès aux décisions –, mais aussi au poids de l’opinion publique et à la nature des réformes. Car la grande problématique dans un gouvernement, c’est de parvenir à disposer d’une grille, en partie « scientifique », mais en partie aussi intuitive pour pouvoir faire la synthèse des difficultés et faire avancer les sujets. »

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À l’issue des élections de septembre 2021, le PAM consolide sa position de deuxième force politique du pays et se voit offrir pour la première fois depuis sa création l’opportunité de gouverner, avec le RNI et l’Istiqlal. Sans surprise, Younes Sekkouri est dans l’équipe des ministres présentés par le parti du tracteur à un poste qu’il affectionne tout particulièrement et où son expérience sera mise à profit.

Exécutif nouvelle génération

Six mois à peine après l’entrée en fonction de cet exécutif nouvelle génération, Sekkouri apparaît clairement comme l’une des stars du gouvernement, avec des projets importants qui auront un impact sur la vie de centaines de milliers de Marocains : il chapeaute le programme Awrach, qui vise à créer entre 2022 et 2023 quelque 250 000 emplois.

« C’est un gouvernement qui doit obtenir des résultats. Nous sommes dans une période de sortie de crise, les gens sont dans l’attente, c’est pour ça qu’on a démarré par des projets concrets », insiste le jeune ministre.

En quelques mois, Sekkouri a réalisé des avancées plutôt prometteuses ; il a réussi à mettre d’accord toutes les parties prenantes du dialogue social, avec des résultats concrets sur des sujets épineux : augmentation du SMIG de 10 % sur deux ans, alignement du SMAG (salaire minimum agricole) sur le SMIG, réforme des retraites, congé de paternité de 15 jours, engagement pour la réforme du code du travail, loi sur la grève…