Culture

10 mai : Emmanuel Macron entendra-t-il la colère des afrodescendants français ?

Le président français s’exprimera-t-il à l’occasion de la journée de commémoration de l’abolition de l’esclavage ? Il est temps d’en finir avec l’hypocrisie du « roman national » et d’assumer quatre cents ans d’infamie.

Mis à jour le 9 mai 2022 à 14:45
Karfa Diallo

Par Karfa Diallo

Conseiller régional Nouvelle-Aquitaine, fondateur-directeur de l'association Mémoires et Partages.

Journée nationale des Mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, à Paris, le 10 mai 2017. Sculpture représentant des fers brisés, en hommage au général Dumas, œuvre de Driss Sans-Arcidet. Bruno Levesque / IP3 Paris France 10 Mai 2017 Journee nationale des Memoires de la Traite, de l’Esclavage, et de leurs Abolitions place du General Catroux Paris 17e.Sculpture Des fers brises en hommage au General Alexandre Dumas, œuvre de l’artiste Driss Sans-Arcidet © Bruno Levesque/IP3/MAX PPP

Ce 10 mai, journée nationale de commémoration de l’abolition de l’esclavage, Emmanuel Macron s’exprimera-t-il ou choisira-t-il le silence, comme il l’avait fait lors de la cérémonie précédente, en 2021, au Jardin du Luxembourg ? Restera-t-il fidèle au discours qu’il avait prononcé lors du bicentenaire de la mort de Napoléon, alors que le Premier consul a laissé aux populations afrodescendantes françaises un souvenir mitigé, leur ambition citoyenne d’égalité étant freinée, pendant quarante-six ans, par le rétablissement de l’esclavage, en 1802 ? Ou bien Emmanuel Macron revendiquera t-il aussi, au nom de la France, l’héritage de Louis Delgrès et de la Mulâtresse Solitude, en ce 220e anniversaire d’une résistance guadeloupéenne toujours vive ?

Vote d’extrême droite

Investi pour un second et dernier mandat à l’issue d’une élection qui a vu les départements d’outre-mer basculer vers l’extrême droite – signe d’une défiance sans précédent à l’endroit de la politique nationale –, le président français fait face à de nombreux défis, aussi bien aux Antilles qu’en métropole. Et chacune de ces difficultés réveille la mémoire d’un système esclavagiste et colonialiste dont les inégalités se perpétuent.

Grâce aux réseaux sociaux, les luttes sont désormais convergentes

Mouvement Black Lives Matter, vote majoritairement d’extrême droite lors du dernier scrutin présidentiel, obligation vaccinale, conditions de vie, accès à l’eau potable, chômage des jeunes, racisme systémique, violences policières, état des systèmes éducatif et hospitalier, scandale sanitaire du chlordécone, pollution des Sargasses… Les populations afrodescendantes, en colère, voient dans le passé esclavagiste l’origine de ces problèmes endémiques.

Peu visibles depuis l’abolition de l’esclavage dans les Outre-Mers et les décolonisations en Afrique, les luttes contre les rouages d’un système économique qui continue d’utiliser la race comme fondement des droits et des privilèges sont désormais convergentes, grâce aux réseaux sociaux. Elles coalisent et mondialisent des souffrances et des aspirations méconnues ou méprisées par des dirigeants français démunis, et attisent la virulence d’un sentiment anti-français, qui croît de manière inédite.

Héritage

Par son incapacité à présenter l’esclavage colonial comme une institution française fondatrice et à placer les contributions des afrodescendants au centre de l’histoire européenne, l’État français, malgré de maigres progrès formels, peine à assumer l’héritage de ses quatre cents ans d’esclavage et à réaliser jusqu’à quel point ce dernier a façonné notre société.

Comment comprendre l’évolution de la France, de l’Europe et de l’Afrique, la richesse des ex-puissances coloniales occidentales, si on ne comprend pas l’esclavage et qu’on ne mesure pas le poids de son héritage ? Comment ce système, qui a redessiné la géographie du monde et jeté les bases de la prospérité et de la domination occidentales, ne modèlerait-il pas encore la société dans laquelle nous vivons ?

George Floyd et Michel Zecler : deux hommes dont Emmanuel Macron n’a jamais cité le nom

En France, parce que les afrodescendants ont été plus longtemps soumis à l’esclavage et au dogme racial que nourris aux valeurs républicaines, les Noirs restent au bas de l’échelle pour tous les indicateurs de bien-être. Le travail portant sur la mémoire de l’esclavage n’est donc pas un travail sur le passé mais une réflexion sur la manière dont cette histoire continue de corrompre nos sociétés. Le « roman national », qui a organisé le déni de la réalité de l’esclavage en lui substituant une autoglorification républicaine, touche à sa fin.

C’est ce qu’ont semblé comprendre les jeunes du monde entier quand ils se sont massivement mobilisés à la suite du meurtre de George Floyd aux États-Unis et du passage à tabac de Michel Zecler en France. Il y a tout juste deux ans a eu lieu la plus grande manifestation de l’Histoire réclamant que les Noirs aient droit à la vie et au respect. George Floyd et Michel Zecler, deux hommes dont Emmanuel Macron, à l’inverse d’autres dirigeants européens comme Angela Merkel, n’aura jamais cité le nom. Or nous savons que « mal nommer » rajoute au malheur du monde. En ne laissant percevoir que son opposition radicale aux déboulonnements des statues, le président français laisse transparaître un conservatisme idéologique que son jeune âge et le storytelling qu’il continue d’entretenir peinent à masquer.

À quand les réparations ?

C’est pourquoi j’ose espérer que son discours du 10 mai – si discours il y a – évoquera l’héritage des Marrons de la Guadeloupe et se concentrera sur leur résistance. Ce serait un premier pas pour que tombe le masque de l’hypocrisie du « roman national » français, un premier pas vers la dignité et l’égalité. Ce sont les mutineries et les révoltes des êtres asservis qui ont rendu le maintien des migrations forcées et de l’esclavage intenable pour l’empire français.

Aujourd’hui, il devient impossible de prononcer un discours sur l’un des plus grands crimes qui ait été commis contre l’humanité sans parler de réparations.

En 1825 et en 1849, les esclavagistes français sont indemnisés pour l’équivalent de plusieurs milliards d’euros

À Haïti, le roi Charles X, par une ordonnance de 1825, exige et obtient que les esclavagistes soient indemnisés à hauteur de 150 millions-or. En vertu du même principe, vingt-quatre ans plus tard, en 1849, les propriétaires d’esclaves de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Réunion, de la Guyane, de Saint-Louis du Sénégal et de Madagascar, perçoivent 123 784 426 francs-or en guise de dédommagement pour la perte de 250 000 afrodescendants !

La responsabilité des pays africains

Estimées, par des historiens et économistes, à plusieurs dizaines de milliards d’euros, ces deux dettes continuent d’alimenter la réflexion et la mobilisation dans les Antilles comme sur le continent. Pour Christiane Taubira, « personne n’a de légitimité pour esquiver le sujet de la réparation. On ne peut pas continuer à dire qu’il n’y a pas de sujet, cette dénégation est insupportable. » Il y a vingt ans, lors du vote de la loi qualifiant l’esclavage de crime contre l’humanité, elle avait conçu le projet, avorté depuis, de créer une commission chargée « de déterminer le préjudice subi et d’examiner les conditions de réparations dues au titre de ce crime ».

Au-delà de la France, les États africains ont également leur part de responsabilité. Ils doivent mener ce travail de reconnaissance et de réparation, puisque des peuples africains, en particulier en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, ont eux aussi participé à la traite. Une campagne visant à ce qu’ils reconnaissent que la traite et l’esclavage des Noirs ont constitué des crimes contre l’humanité va dans ce sens. Elle a abouti au Sénégal, en 2010, au vote d’une première loi en Afrique.