Politique

Afrique du Sud : Julius Malema, en guerre et contre tous

Exclu de l’ANC en 2012, le leader des Combattants pour la liberté économique (EFF) a passé les dix dernières années à siphonner les voix du parti au pouvoir et à bousculer le paysage politique en multipliant punch lines et harangues populistes.

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Par - à Johannesburg
Mis à jour le 12 mai 2022 à 10:31

Julius Malema, le président des Combattants pour la liberté économique (EFF) à Soshanguve, près de Pretoria, le 2 février 2019. © Siphiwe Sibeko/Reuters

Les Combattants pour la liberté économique (EFF) ne sont pas de simples militants, ils forment un « bataillon ». Quand ses cadres se réunissent, ils ne sont pas en comité, mais en « conseil de guerre », et Julius Malema n’est pas le président du parti, mais son « commandant en chef ». À la tête des Bérets rouges, il dit vouloir continuer le combat pour l’émancipation économique des Noirs là où le Congrès national africain (ANC) l’aurait laissé.

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C’est justement l’ANC que l’intéressé s’est donné pour mission de couler, la ligne de flottaison se situant à 50% des suffrages exprimés. Quand le parti au pouvoir a recueilli 46% des voix lors des élections locales de novembre 2021 (un score historiquement bas), le leader des EFF s’est dit « très heureux ». Dans le même temps, sa formation gagnait deux points et recueillait 10,6% des voix à l’échelle nationale, confortant sa place de troisième force politique du pays. L’un a la tête sous l’eau, l’autre tend vers la surface… Une sacrée revanche pour Malema, mis à la porte de l’ANC il y a dix ans.

Très sévère punition

Retour en arrière. Le 24 avril 2012, le charismatique leader des jeunes de l’ANC est définitivement exclu du mouvement de libération. Avec d’autres camarades, il est puni pour avoir perturbé une réunion du parti et menacé le paisible Botswana voisin d’un changement de régime. Une sanction très lourde au regard des scandales de corruption – voire des soupçons d’assassinat – qui pèsent aujourd’hui sur certains cadres de l’ANC, qui, eux, n’ont jamais été véritablement inquiétés. Sans doute faut-il y voir un prétexte.

Malema était devenu un problème pour l’ANC, que seul le président du parti avait les moyens de résoudre

À l’approche des élections de 2014, la popularité de « Juju » inquiète le président, Jacob Zuma, qui a l’instinct d’un conspirateur. En 2008, ne s’était-il pas servi de Julius Malema, alors à la tête de la Ligue des jeunes de l’ANC, pour se débarrasser du chef de l’État sortant, Thabo Mbeki ? Bon petit soldat, Malema se disait prêt à tuer et à mourir pour Zuma. « Quand vous accordez autant d’importance à des gens, vous leur laissez croire qu’ils sont intouchables, commente le politologue Sipho Seepe. Malema était devenu un problème pour l’ANC. Il fallait le résoudre, et seul le président du parti en avait les moyens. »

Renvoyé, le jeune homme, tel un boomerang, revient plus fort sur la scène politique. En 2013, il fonde les EFF. Le mouvement est lancé à Marikana, là où trente-quatre mineurs avaient été tués par la police lors de la répression d’une grève – un épisode qui a entaché la présidence de Jacob Zuma. L’année suivante, Malema s’engouffre au Parlement, en remportant 25 sièges. Son face-à-face avec Zuma peut commencer.

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Militants des EFF lors d’un meeting précédant les élections générales, à Pretoria, le 4 mai 2014. © Skyler Reid/Reuters

Militants des EFF lors d’un meeting précédant les élections générales, à Pretoria, le 4 mai 2014. © Skyler Reid/Reuters

Dès 2014, il déclenche l’opération Pay Back The Money (« Rends l’argent »). Avec ses camarades, il perturbe les sessions parlementaires pour réclamer le remboursement des fonds publics engagés par Zuma pour financer des travaux dans sa résidence privée de Nkandla. L’Assemblée voit défiler des députés arborant la combinaison et le casque rouges des mineurs, qui deviennent le signe distinctif des EFF. Les images font le tour du monde. Ignorant la bienséance qui sied à ces lieux, la troupe chante et vitupère. « Nous reviendrons quand le criminel sera parti », lance Malema lors d’une session à laquelle participe Zuma, en 2016. Les Bérets rouges tournent le dos au chef de l’État et quittent la salle.

Un thé avec Zuma

Infréquentable, Jacob Zuma ? C’est désormais de l’histoire ancienne. En février 2021, la Toile s’affole quand elle voit Julius Malema boire le thé en compagnie de Jacob Zuma dans ce que les EFF considéraient comme le temple de la corruption : la résidence privée de l’ancien président, à Nkandla. Malema a sollicité cette rencontre pour convaincre son hôte de témoigner devant une commission anticorruption, qui réclame sa déposition.

La médiation fait pschitt, et Zuma sera condamné à quinze mois de prison pour outrage à la justice. Mais l’entrevue des deux frères ennemis, considérée comme l’un des événements politiques de l’année, marquera un tournant.

Les EFF se sont progressivement transformés en porte-voix de Zuma

Quand Jacob Zuma est condamné, en juin suivant, Julius Malema prend sa défense et dénonce un jugement pris sous le coup de la « colère » et de l’ « émotion ». C’est encore Malema qui balaie d’un revers de la main les soupçons de favoritisme qui entourent la libération de l’ex-chef de l’État pour d’obscures raisons médicales, après seulement deux mois de détention. Malema enfin qui s’en prend au juge Raymond Zondo, pourtant très respecté, quand celui-ci est nommé président de la Cour constitutionnelle. Zondo est la bête noire de Jacob Zuma depuis qu’il préside la commission anticorruption, qui enquête sur sa présidence.

« Les EFF se sont progressivement transformés en porte-voix de Jacob Zuma », note la chroniqueuse judiciaire Karyn Maughan. C’est même un cadre de l’EFF, l’avocat Dali Mpofu, qui assure la défense de l’ex-chef de l’État.

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Retiré de la vie politique, Zuma n’est plus une cible pour Malema. Désormais en conflit ouvert avec Cyril Ramaphosa, il unit ses forces avec celles du chef des EFF. « Un dicton dit : l’ennemi de mon ennemi est mon ami », résume Sipho Seepe. Julius Malema, qui convoite la magistrature suprême, redirige donc ses attaques sur Ramaphosa. En février dernier, il est allé jusqu’à le qualifier de « pire président de tous les temps pour les Noirs ».

Nous allons reprendre ces fermes et en boire le vin. L’expropriation sans compensation commencera ici

Avec le chef des Bérets rouges, les provocations fusent. Les recenser relève de la gageure. Ce tribun n’a pas son pareil pour rameuter les foules et tenir son public en haleine avec des formules-choc. Ainsi, lors de la campagne des élections locales de novembre 2021, il se rend à Stellenbosch, ville du Cap Occidental qui a bâti une partie de sa fortune sur les domaines viticoles. Il y développe le cœur de son programme : l’expropriation des terres sans compensation, et leur redistribution à la population qui en a été spoliée sous le régime de l’apartheid. « Nous allons reprendre ces fermes et en boire le vin, s’exclame Malema. [Les colons blancs] doivent prendre conscience que nous voulons toutes leurs terres […]. L’expropriation sans compensation commencera ici, car c’est ici qu’ils ont commencé à piller l’Afrique du Sud. »

« Radicalité mal placée »

Pour Mathole Motshekga, un député de l’ANC, Malema « verse dans le populisme » et fait montre d’une « radicalité mal placée ». Depuis des années, le parti au pouvoir travaille à une réforme qui permettrait une expropriation des terres sans compensation, à condition que cette mesure ne perturbe pas l’économie nationale.

« La radicalité est une force, à condition qu’elle ne s’exprime pas au détriment des autres », estime le politologue Ongama Mtimka, qui rappelle que les Sud-Africains noirs ont plutôt une sensibilité centriste et que l’extrémisme – voire le bellicisme – des EFF empêchent ce mouvement d’emporter l’adhésion du plus grand nombre.

Nous n’avons pas de problèmes avec les Blancs. Nous avons un problème avec le suprémacisme blanc

S’il y a bien un électorat que Malema ne courtise pas, c’est la minorité blanche. « Nous n’avons pas de problèmes avec les Blancs, se défend le patron des Bérets rouges. Nous avons un problème avec leur arrogance et avec le suprémacisme blanc. »

Ces saillies, dont il est coutumier, inquiètent une partie de la population. « Je le perçois comme une menace. Toutefois, je ne pense pas qu’il soit aussi puissant qu’il prétend l’être », confie Ernst Roets, responsable d’AfriForum, un groupe de défense des droits des Afrikaners à l’origine d’une dizaine de poursuites judiciaires contre Julius Malema et les EFF.

La première de ces poursuites remonte à 2010. À l’époque à la tête de la branche jeunesse de l’ANC, Malema entonne la chanson zoulou « Shoot the Boer » (« Tirez sur le fermier blanc »). L’année suivante, il est condamné pour discours haineux. En 2022, le revoilà devant les tribunaux, cette fois pour défendre ses camarades qui ont repris le chant anglais « Kill the Boer » à l’extérieur d’un tribunal où était jugé le meurtrier présumé d’un fermier blanc. L’affaire, en cours, se superpose à toutes les autres.

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Le 3 mars dernier, jour de son 41e anniversaire, Malema a passé la journée au tribunal pour une affaire de détention d’armes illégale. On le soupçonne d’avoir tiré en l’air avec un fusil d’assaut lors d’un meeting, en 2018. La scène a été filmée. « Il se croit au-dessus des lois, dénonce Ernst Roets, qui se défend de toute vindicte à son égard. La question n’est pas de savoir pourquoi AfriForum poursuit Malema, mais pourquoi le comportement de Malema oblige des organisations comme la nôtre à le poursuivre. »

Quart d’heure de célébrité

Ces affaires offrent au patron des EFF des tribunes inespérées. Retransmises à la télévision, les audiences deviennent des one-man show au cours desquels l’intéressé expose ses théories politiques, se confronte aux juges et bouscule les parties civiles. Ce quart d’heure de célébrité supplémentaire ne freine pas les ardeurs d’AfriForum, qui voit dans ces convocations judiciaires le meilleur moyen de décortiquer la pensée de Malema et de la soumettre à un juge. « Il est l’un des hommes politiques les plus connus du continent, il n’a pas besoin d’AfriForum pour se faire de la publicité », résume Ernst Roets.

En effet, ce ne sont pas les plateformes médiatiques qui manquent. Malema a même réussi à faire braquer les projecteurs sur le Parlement panafricain (PAP), où il siège depuis 2018. Cet organe consultatif de l’Union africaine, ignoré et invisible, est installé à Midrand, en Afrique du Sud. La dernière session, en juin 2021, s’est transformée en bagarre générale. Les parlementaires panafricains devaient élire un nouveau bureau exécutif. Pour empêcher qu’un élu issu d’une région déjà représentée soit de nouveau choisi, Malema et plusieurs de ses collègues d’Afrique australe ont saboté le vote en isolant l’urne.

Les invectives ont dégénéré en menaces quand Malema a promis à un député malien de le tuer

Que le PAP se transforme en arène de combat n’étonne guère Liesl Louw-Vaudran, chercheuse à l’Institut d’études de sécurité (Pretoria). « En Afrique du Sud, les médias n’avaient jamais vraiment prêté attention à ce qu’il se passait au sein du PAP. Jusqu’à ce que Malema débarque et se lance dans un militantisme effréné… », observe-t-elle.

Julius Malema et ses députés aux prises avec le service de sécurité du Parlement, au Cap, le 17 mai 2016. © Mike Hutchings/Reuters

Julius Malema et ses députés aux prises avec le service de sécurité du Parlement, au Cap, le 17 mai 2016. © Mike Hutchings/Reuters

Les invectives ont dégénéré en menaces quand le patron des EFF a promis à un député malien de le tuer à la sortie. Les parlementaires ont été saisis d’effroi quand ils ont aperçu le garde du corps de Malema pénétrer dans l’Assemblée avec une arme à la ceinture. Le député sénégalais Djibril War a alors décrit son collègue sud-africain comme un homme « très méchant, très violent.  »

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Le trublion, qui a appris à manier les armes dès l’âge de 13 ans, dit s’être assagi à mesure que son parti grandissait. « Nous sommes en bien meilleure posture. Avant, on était dans la réaction, on ne se donnait pas le temps réfléchir en profondeur », a-t-il expliqué en février dernier à l’hebdomadaire Mail & Guardian, qui lui consacrait un long portrait. Les EFF ont pris du poids sur la scène politique en passant de 25 à 44 députés. « Dans le passé, on nous considérait comme des gamins, maintenant on nous prend pour des hommes et des femmes responsables, dotés de familles et d’objectifs », s’est-il réjoui.

Car, depuis son expulsion de l’ANC, Malema est devenu père. Il vit désormais avec son épouse et leurs trois enfants dans une maison de Sandton, une banlieue chic de Johannesburg. « Mon fils me répète qu’il veut que j’arrête [la politique] pour que notre famille puisse profiter de la vie », a aussi confié Malema au Mail & Guardian.

Je ne veux pas rester chef jusqu’à un âge avancé, au point où je deviendrais exaspérant

Le leader des EFF, qui peut encore briguer deux mandats, a bien l’intention de demeurer le « commandant en chef » dans les années qui viennent. Mais pas indéfiniment. « Je ne veux pas rester jusqu’à un âge avancé, au point où je deviendrais exaspérant », précise-t-il.

De Lénine à Hugo Chávez

Même si les EFF ont fait naître une nouvelle génération de militants, difficile d’imaginer le mouvement privé de son charismatique fondateur. « Le parti, c’est lui », affirme le politologue Ongama Mtimka. En 2014, Floyd Shivambu, le bras droit de Malema, prédisait un grand avenir à son mentor. « Il dirigera l’Afrique du Sud, et son combat inspirera des luttes à travers le continent africain et dans le monde, comme cela a été le cas pour Lénine, Che Guevara, Fidel Castro, Thomas Sankara et Hugo Chávez avant lui », écrivait-il dans « The Coming Revolution : Julius Malema and the Fight for Economic Freedom ».

Encore faudra-t-il que le patron des EFF s’impose dans son propre pays. Les icônes politiques citées en exemple n’étaient, elles, pas soumises au système électoral sud-africain, qui tient le flot des combattants rouges à distance.