Politique

Maroc : islamistes, Sahraouis, marxistes… Le retour des violences dans les universités

En avril, les universités de Martil, d’Oujda et d’Agadir ont été le théâtre d’une série d’affrontements entre factions étudiantes rivales. Des incidents qui, sans être aussi sanglants qu’au début des années 2000, inquiètent les autorités.

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Mis à jour le 10 mai 2022 à 15:40

L’université Mohammed-1er d’Oujda. © DR

Plusieurs facultés marocaines ont été le théâtre, au cours du mois dernier, d’une série d’incidents violents entre membres de factions idéologiquement opposées. Des événements qui ne sont pas sans rappeler les déchirements survenus au sein de l’Union nationale des étudiants du Maroc (Unem), des années 1960 au début des années 2000.

Les derniers incidents de ce type remontaient à plus de quatre ans. Le 19 mai 2018, à l’université Ibn-Zohr d’Agadir, des affrontements entre des étudiants sahraouis et des membres du Mouvement culturel amazigh (MCA) avaient entraîné la mort de l’étudiant Abderrahim Badri.

Bain de sang évité à Agadir

Le 25 avril 2022, sur le campus de la même université, 23 machettes ont été découvertes par la brigade antigang de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGSN) et la police nationale.

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Des armes artisanales qui auraient été remises dans un sac par un chauffeur de taxi à deux étudiants d’Ibn-Zohr. Les trois suspects ont été interpellés et font l’objet d’une enquête judiciaire ordonnée par le Parquet.

Selon les éléments de l’enquête préliminaire, les étudiants en question, Mohamed Layichi et Hassana Elloud, appartiennent à une faction étudiante pro-Polisario. Concernant les machettes, elles auraient été fabriquées par un forgeron de la localité de Sebt El Guerdane.

Le procès des étudiants sahraouis a été reporté au 5 mai à la demande de leur avocat. Le comité pour les étudiants sahraouis à Agadir évoquent des « accusations fabriquées » et « un enlèvement barbare » de la part des autorités.

Plusieurs sources font état de nombreux blessés admis à l’hôpital Saniat-Dermal de Tétouan, en plus d’importants actes de vandalisme

Moins de deux semaines plus tôt, le 9 avril, c’est l’université d’Oujda qui était le théâtre d’affrontements entre étudiants. Des militants de la gauche radicale, communément appelés les « basistes » (pour leur appartenance à la Voie démocratique basistes, à ne pas confondre avec les « baathistes »), se sont opposés aux militants du MCA. À l’issue des heurts, plusieurs individus ont été convoqués par la police dans le cadre d’une enquête judiciaire.

Mais l’épisode qui a fait le plus parler de lui s’est déroulé le 5 avril au sein de la faculté des Lettres et des Sciences humaines de Martil, affiliée à l’université Abdelmalek-Essaâdi de Tétouan.

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En marge des élections pour la formation du Bureau du mutualisme, supervisé par la Coordination de l’Unem, des militants basistes et islamistes en sont venus aux mains.

Motif de la rixe : la tentative des basistes de faire annuler ces élections qu’ils considèrent comme une « imposture » depuis l’échec du 17e Congrès de l’Unem, en 1981. Une intervention que les Adlistes, proches du mouvement fondamentaliste Al Adl wal Ihsane, représentants autoproclamés de l’Unem actuelle, ont contré par la force. Plusieurs d’entre eux auraient répliqué en descendant armés dans la cour pour menacer les membres des chapelles adverses.

Plusieurs sources font état de nombreux blessés admis à l’hôpital Saniat-Dermal de Tétouan, en plus d’importants actes de vandalisme. Seulement, d’après Ayoub Harbaoui, coordinateur national et porte-parole des Démocrates progressistes, basé à Tétouan, « les violences de ce type sont exceptionnelles et ont été largement exagérées dans les médias ». Il assure : « Seuls deux étudiants ont été blessés. Personne n’a été arrêté et aucune procédure disciplinaire n’a été engagée. »

Désaccords clivants

Militant au sein d’un mouvement « marxiste pacifiste » considéré comme la branche étudiante du Parti Annahj Addimocrati (La Voie démocratique), Ayoub se défend : « Nous n’avons rien à voir avec les basistes. Nous sommes absolument opposés à l’usage de la violence, même dans les cas de légitime défense. Mais il est évident qu’on les rejoint dans l’idée que ces élections ne sont ni transparentes ni démocratiques. En réalité, à part les Adlistes, aucune des factions étudiantes n’estime que ces élections sont légitimes. » Le coordinateur des socialistes progressistes justifie cette vague de violences par « l’urgence de remettre sur pied l’Unem », qui n’est plus qu’une « étiquette ».

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La restructuration de l’union étudiante est pour le coordinateur syndical l’unique moyen de « concrétiser les demandes des étudiants en termes d’amélioration de l’offre pédagogique et des moyens matériels ». Il développe : « Certaines factions n’ont même pas de coordinateurs. Alors les négociations internes sont impossibles dans la mesure où il n’y a pas d’interlocuteurs officiels. »

Une position partagée par le professeur en sciences politiques Mohamed Tozy. Faisant allusion à l’échec du 17e Congrès de l’Unem, le chercheur étaye : « La non-syndicalisation des étudiants est un des facteurs aggravants. Pour expliquer la situation, on peut revenir sur le 17e Congrès de l’Unem, prévu en 1981 et qui n’a jamais eu lieu, ou sur le flicage permanent des campus universitaires. Au gouvernement, il n’y a pas eu de volonté de comprendre la politisation des étudiants ni de concevoir l’université comme lieu d’apprentissage du politique, de la différence et du pluralisme. »

Pour certains, l’existence de l’Unem n’est même plus justifiée. « Au sein de certaines universités comme à Fès ou à Oujda, les désaccords idéologiques sont si clivants que certaines factions œuvrent sous leur propre nom et non pas sous la bannière de l’Unem », précise Ayoub Harbaoui.

Genèse de l’Unem

Pourtant, l’Unem a jadis été le berceau des mouvements politiques marocains de tous bords. De la naissance des partis de gauche à l’arrivée au pouvoir des islamistes, l’influence de l’union s’est progressivement délitée. Pour comprendre la chute de cette institution historique, il faut revenir à son congrès fondateur de décembre 1956. À son issue, celui qui est alors prince héritier, Hassan II, est nommé président d’honneur de l’organisation nationale.

Jusqu’en 1958, l’Unem reste dans le giron de l’Istiqlal, avant de se ranger du côté de l’aile progressiste du parti. Lors du quatrième congrès du 27 août 1959, l’Unem devient officiellement le bras syndical de l’Union nationale des forces populaires (UNFP), issue de la scission au sein du parti d’Allal El Fassi.

Mais le sixième congrès à Azrou (1961) marque une nouvelle étape pour l’Unem. L’organisation passe à l’opposition et appelle au boycott du référendum constitutionnel de 1962. La fin des années 1960 sera marquée par une violente contestation étudiante, fortement réprimée par le pouvoir.

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À cette période, l’Unem se radicalise à gauche et dès 1969, le courant marxiste-léniniste conteste le monopole des étudiants socialistes. Principales sources de divergence : « l’attentisme des socialistes » et la question du Sahara. En moins de trois ans, le mouvement d’extrême gauche gagne du terrain, jusqu’à se hisser à la présidence de l’Unem. Mais le 24 janvier 1973, les autorités décrètent l’interdiction administrative de l’Union.

Faute de véritables débats politiques, le militantisme s’est réduit à la défense de son « camp »

Quand sera levée l’interdiction, en novembre 1978, l’organisation aura été largement désertée par son noyau militant progressiste. Une fragilité structurelle qui coïncide avec la montée progressive du mouvement islamiste dès les années 1980, comme les courants issus de la Chabiba Islamiya (ancêtre du PJD) et autres sympathisants d’Al Adl wal Ihsane.

Communautarisation des conflits

Ces récents affrontements étudiants peuvent laisser croire à une alarmante résurgence d’un phénomène ancien. « Quand on s’y intéresse de plus près, on remarque qu’il s’agit de manifestations anciennes et récurrentes, mais qui ont profondément muté à la suite d’événements historiques majeurs, nuance Mohamed Tozy.

L’ouverture de l’espace politique institué, la multiplication des espaces et des moyens d’expression politique, ainsi que la transformation de la population estudiantine expliquent partiellement cette mutation », analyse-t-il.

Toujours selon le chercheur, « le manque de formation politique des étudiants syndiqués » pousserait les conflits vers une forme de communautarisation. Faute de véritables débats politiques, le militantisme s’est réduit à la défense de son « camp ». « Il y a huit ans déjà, une simple dispute relative à un aspect domestique de la vie étudiante pouvait conduire à une spirale de violences impliquant des membres de deux factions soit idéologiquement, soit identitairement opposées. »

Ces conclusions, le professeur Tozy y était parvenu en 2014, dans le cadre d’une étude qu’il a présidée pour le compte du Conseil national des droits de l’homme (CNDH) et réalisée avec le Centre marocain des sciences sociales de l’université Hassan-II de Casablanca. Ladite étude dressait au travers d’entretiens sociologiques une cartographie de la violence au sein des campus de Casablanca, Rabat, Fès, Marrakech et Agadir.

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Ayoub Harbaoui, actuellement sur le terrain, ne nie pas le caractère anarchique des mouvements étudiants. Mais lui ne considère pas les récents épisodes comme étant anecdotiques. Il va même plus loin en établissant un lien entre le « retour de ce phénomène » et les mouvements de protestation de décembre 2021 contre la réforme du ministère de l’Éducation autour du plafonnement, à 30 ans, de l’âge de candidature aux concours d’enseignement.

« Les facultés les plus touchées [par les violences, ndlr], Oujda et Tétouan, sont par ailleurs les sites où la revendication contre la réforme de décembre a été la plus intense », avance-t-il. L’étudiant syndicaliste accuse également le pouvoir : « Chaque effort fédérateur des syndicats étudiants est détruit. Cette stratégie a pour but de décrédibiliser les mouvements étudiants et de les détourner de leurs objectifs. »

Bien que discutée à l’occasion d’une Assemblée générale à Rabat, l’étude de 124 pages commandée par le CNDH a finalement été rangée dans les tiroirs de l’administration. « Elle pointait de façon flagrante la responsabilité de l’État. Notamment par rapport aux conditions de logement indignes et aux modes de gestion des campus », se souvient Mohamed Tozy. « La présidence du CNDH a jugé que l’étude n’était pas suffisamment qualitative », rétorque une source proche du dossier.