Politique

Maroc : Mohammed VI, l’appel du Sud

Mis à jour le 24 février 2014 à 08:36

Parallèlement à la visite d’État de Mohammed VI au Mali, en Côte d’Ivoire et en Guinée (puis au Gabon), la diplomatie marocaine s’active pour placer le royaume au centre de l’échiquier sahélien. Par souci de prestige, mais aussi au nom d’impératifs sécuritaires.

Longtemps trusté par l’Algérie, le Mali est le nouveau terrain d’action de la diplomatie marocaine, qui y a fait un retour remarqué le 31 janvier. Si l’objectif était de frapper un grand coup, il a été atteint. Avec une image-choc, celle de Bilal Ag Acherif priant à la droite de Mohammed VI à la mosquée de la Koutoubia, à Marrakech. Dans la foulée, le secrétaire général du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) a été reçu en audience par M6. Un symbole fort quand on sait que la construction de la Koutoubia fut ordonnée par le souverain almoravide Youssef Ibn Tachfin. Sultan de l’épopée impériale marocaine, grand bâtisseur de mosquées – dont celle de Tlemcen -, Ibn Tachfin plonge ses racines dans le Sud-Ouest saharien de culture nomade. Comme le rappelle l’historien français Daniel Rivet, "avec les Almoravides, c’est le Sud profond, saharien, sans une once de sédentarité, qui fait une entrée fracassante sur la scène historique du Maroc". Plus de neuf cents ans après son achèvement, la Koutoubia témoigne encore de ce lien du royaume chérifien avec le Sahel, terre d’origine des dynasties berbéro-marocaines.

L’entrée en lice du roi du Maroc dans la danse malienne est une surprise.

L’entrée en lice du roi du Maroc dans la danse malienne est une surprise. Le communiqué officiel publié par le Palais après l’audience accordée à Ag Acherif a d’ailleurs voulu en situer le contexte. Après le choc des photos, la sécheresse des mots : "souci constant du Maroc de préserver l’unité territoriale et la stabilité du Mali", "volonté constante de parvenir à une solution à la crise malienne", "liens historiques". Tout un langage diplomatique visant à dissiper d’éventuels malentendus sur l’objectif de cette nouvelle médiation marocaine, qui survient après les tentatives burkinabè et algérienne. À Rabat comme à Bamako, on insiste sur le feu vert donné par le président malien, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), à la rencontre M6-Ag Acherif. "Depuis l’accord de juin 2013, Blaise Compaoré a lâché l’affaire", croit savoir une source marocaine très informée sur les pourparlers en cours entre Touaregs et Bamako. Le mois dernier, le MNLA refusait de signer la charte d’Alger entre le gouvernement malien et différents représentants de la rébellion au Nord-Mali. Récusant ce qu’il considère comme une tutelle d’Alger, il espère trouver auprès du Maroc un intermédiaire plus neutre. De son côté, le pouvoir malien s’agace de la protection accordée en Algérie à Iyad Ag Ghaly, chef d’Ansar Eddine. L’homme est activement recherché par les Français depuis le déclenchement de l’opération Serval en janvier 2013. "Paris est déçu du manque de coopération de l’Algérie. Après l’autorisation de survol donnée à l’armée française, les deux états-majors n’ont pas pleinement coopéré", confie une source française.

>> Lire l’éditorial "Diplomatie : le Maroc, de Laayoune à Tombouctou"

Les premiers contacts entre la direction du MNLA et des représentants de la société civile marocaine remontent à octobre 2012. À l’époque, Moussa Ag Attaher, porte-parole du mouvement et coordinateur de son action diplomatique en Europe, s’appuyait sur les réseaux militants amazighs pour faire passer un message difficile à entendre : "Nous lui avons organisé des entretiens avec la presse marocaine et internationale accréditée sur place. Il s’agissait pour le MNLA de marquer sa distance avec les groupes jihadistes actifs dans le nord du pays." Ces premiers contacts ont été fructueux. Certaines personnes très actives sur le dossier de la sécurité au Sahel ont pris langue avec le MNLA, qui a multiplié les contacts à Rabat, puis à Agadir et à Tanger. En août 2013, Moussa Ag Attaher était l’invité d’un festival culturel amazigh, à Tanger, organisé par Ilyas El Omari, très proche du conseiller royal Fouad Ali El Himma. Plus récemment, la préparation de l’audience royale a impliqué les services de la Direction générale des études et de la documentation (DGED, renseignements extérieurs), présidés par un autre proche du roi : Yassine Mansouri.

Mohammed VI peut compter sur les entreprises marocaines

"Sans prendre la place de quiconque, le Maroc conteste la théorie algérienne de l’État-pivot qui se traduit par une volonté de mise sous tutelle de toute la région sahélienne", analyse l’universitaire Mohammed Benhammou, président du Centre marocain des études stratégiques (Cmes). Pour de nombreux observateurs, le Maroc se sent directement concerné par la situation sécuritaire qui le menace à ses portes. "Pendant des années, ajoute Benhammou, nous avons prêché dans le désert. Nous avons multiplié les mises en garde contre le développement de bandes terroristes et criminelles s’appuyant sur les différents trafics (contrebande, drogues dures, immigration) et contre la fragilité politique de ces territoires (Touaregs, Sahara occidental)." Force est de constater que le discours marocain, balayé du revers de la main comme une propagande anti-Polisario, voire anti-Algériens, a rencontré une réalité dramatique depuis 2011 et les conséquences de l’effondrement du régime Kadhafiste.

Dans sa stratégie sahélo-saharienne, Mohammed VI peut compter sur les entreprises marocaines : les banques (Attijariwafa, BMCE et Banque populaire), les assurances (CNIA-Saham), l’immobilier (Addoha, Alliances), les communications (Maroc Télécom) trouvent au sud du Sahara des relais pour leur croissance. Ce volontarisme des secteurs privé et marchand a compensé un temps une certaine discrétion diplomatique. Aujourd’hui, le Maroc a fini de payer son retrait de l’Organisation de l’unité africaine (OUA, actuelle Union africaine, UA), il y a trente ans en raison du conflit avec le Polisario. Épisodiquement, des pays amis (Sénégal, Congo, etc.) réclament le retour du royaume au sein de l’UA, mais la diplomatie chérifienne semble se satisfaire du statu quo. Tant que la République arabe sahraouie démocratique (RASD) sera reconnue comme membre de l’organisation, le come-back ne semble pas de mise.

Le Maroc continue d’assister officieusement aux grands-messes de l’UA à Addis-Abeba.

En attendant, le Maroc continue d’assister officieusement aux grands-messes d’Addis-Abeba. Fin janvier, la ministre déléguée aux Affaires étrangères, Mbarka Bouaida, a multiplié les contacts bilatéraux en marge du sommet de l’UA. Cette jeune Sahraouie originaire de la région de Guelmim conduisait une délégation marocaine très visible. "Le Maroc a pris l’habitude d’être présent en marge de ces réunions et tente à chaque fois de sensibiliser les pays africains à la nécessité de développer des partenariats privilégiés", explique Bouaida, l’une des benjamines (38 ans) du nouveau gouvernement, nommé en octobre dernier.

Le Maroc s’appuie de plus en plus sur la carte religieuse

Loin de disposer des mêmes ressources que la diplomatie algérienne, laquelle peut s’appuyer sur des finances presque illimitées et sur une position d’hégémonie reconnue dans la région, le royaume mise davantage sur le soft power. Le pouvoir militaire, voire la domination économique et commerciale semblent hors de portée. Même dans le domaine sécuritaire, les divisions héritées de la guerre froide n’ont plus cours, et il n’est plus permis de faire cavalier seul. Le royaume dispose pourtant d’un atout considérable. Privé des ressources financières de son voisin oriental, le Maroc s’appuie, de manière de plus en plus assumée, sur la carte religieuse. On le sait, Mohammed VI reste, en vertu de la Constitution de 2011, chef de l’État et Commandeur des croyants. Ce dernier statut lui est reconnu au-delà même des frontières nationales. Lorsqu’il s’est déplacé au Sénégal et au Mali en 2013, des musulmans pieux l’ont accueilli d’abord comme un chef religieux, auréolé du prestige de chérif, descendant du Prophète, selon l’hagiographie royale. Depuis Bamako, et plus encore dans le septentrion brutalisé par des groupes radicaux adeptes d’un islam wahhabite, rigoriste et hors sol, on loue la modération de l’islam marocain. Après le lancement d’un programme de formation de 500 imams maliens, le ministère marocain des Habous et des Affaires islamiques a reçu "trois demandes de coopération en matière de gestion de la chose religieuse". Ces demandes émanent de la Guinée – où M6 doit se rendre début mars -, mais aussi, de manière plus surprenante, de la Tunisie et de la Libye.

Rabat-Téhéran Réchauffement tempéré

Le prince Moulay Rachid, frère de Mohammed VI, s’est entretenu le 7 février avec le président du Parlement iranien, Ali Larijani, en marge des cérémonies marquant, à Tunis, l’adoption de la nouvelle Constitution. Une première depuis la rupture, il y a cinq ans, des relations diplomatiques entre Rabat et Téhéran. Les ministres des Affaires étrangères, Salaheddine Mezouar et Javad Zarif, se sont parlé au téléphone, et le secrétaire d’État iranien aux Affaires arabes et africaines, Hossein Amir Abdollahian, a même annoncé la "réouverture prochaine" des ambassades des deux pays. Pas si vite, tempèrent les Marocains. "Oui à une reprise des contacts et à l’échange de visites", explique en substance un officiel. Les ambassadeurs attendront. Les 18 et 19 février, cinq parlementaires marocains participeront au congrès de l’Organisation de la coopération islamique (OCI), à Téhéran.