Politique

Tunisie : en chute dans les sondages, Ennahdha met de l’eau dans son thé

Abdellatif Mekki (à dr.) avec des sympathisants, le 3 août 2013 à Tunis. © Ons Abid

Après s'être assuré une sortie honorable en quittant volontairement le gouvernement, le parti islamiste tunisien Ennahdha ne ménage pas ses efforts pour se refaire une virginité, avec, en ligne de mire, les prochaines élections.

"Les islamistes ont beau dire, c’est la volonté de la rue qui les a poussés vers la sortie", assène un militant de la formation de gauche Al-Massar. Mais Ennahdha n’a pas pour autant quitté la scène politique, bien au contraire. Depuis l’adoption, le 26 janvier, de la Constitution et l’installation, le lendemain, du gouvernement de Mehdi Jomâa, elle s’exprime peu mais mieux. Fini le temps des invectives et des débats houleux, les idées maîtresses de Rached Ghannouchi, président de la formation, sont reprises par tous les membres du bureau politique. Désormais, Ennahdha se montre consensuelle et ouverte à toutes les alliances "pour le bien de la Tunisie", et reconnaît même ses erreurs, y compris à l’égard des anciens partisans du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), parti de Ben Ali aujourd’hui dissous. Exit la loi d’exclusion, Nida Tounes n’est plus l’ennemi, la coexistence de toutes les sensibilités politiques vaut tous les sacrifices…

"Ennahdha a compris que les discours musclés n’aboutissent à rien. Faire profil bas lui permet de composer avec une marge de manoeuvre réduite due à sa faillite gouvernementale et au rejet de l’opinion nationale et internationale", décrypte Abdelwahab el-Hani, fondateur du parti Al-Majd. En interne, le parti islamiste a procédé à un examen autocritique et identifié les raisons de son échec : excès de confiance après son succès aux élections de 2011, manque de lucidité face à sa perte de popularité, sous-évaluation du poids de Nida Tounes, des destouriens et d’un front de gauche capable de mobiliser la rue avec l’appui de la société civile, errements dans la gestion des affaires économiques et sécuritaires du pays. L’étape du bilan franchie, les islamistes partent aujourd’hui en formation serrée à la reconquête de leur électorat.

Comme cela était prévisible, ils ont commencé par se prévaloir de la finalisation de la Constitution et de la mise en place du processus de justice transitionnelle devant conduire à une réconciliation nationale. À peine avaient-ils quitté leurs fonctions de ministre que les principaux ténors islamistes renouaient avec le terrain. Ali Larayedh, chef du gouvernement sortant, et Meherzia Labidi, vice-présidente de l’Assemblée nationale constituante (ANC), sont allés à la rencontre de la communauté tunisienne en France, la plus importante à l’étranger, tandis que Houcine Jaziri, ancien secrétaire d’État chargé de l’immigration, et Abdellatif Mekki, ex-ministre de la Santé, tentaient de séduire Kairouan, fief de l’islamisme radical. Chacun à sa manière, ils ont développé le nouveau credo du parti : Ennahdha est favorable à un consensus national, elle n’a pas quitté le pouvoir mais a transmis le flambeau, conformément aux décisions du dialogue national, dont elle a cosigné la feuille de route. Elle est favorable à un report des élections afin de ménager un temps de concertation. Mais dans tous les cas, elle respectera le résultat des urnes. Un revers ne serait que l’occasion pour le parti de se réorganiser. On est loin des menaces de mettre "le pays à feu et à sang en cas de défaite" proférées par Rached Ghannouchi à la veille des élections d’octobre 2011.

"Ennahdha a été usée par deux ans de pouvoir. Son approche actuelle est purement tactique et ne dénote pas un changement de doctrine. Elle est déjà entrée en campagne", explique Abdelwahab el-Hani. Ce que confirme une saillie de l’ancien ministre des Transports Abdelkarim Harouni : "Nous avons abandonné les postes pour investir les places publiques." Dans cette recherche de proximité, tous les arguments sont bons. À ceux qui reprochent au parti de ne pas avoir tenu ses engagements, dont la constitutionnalisation de la charia, Abdellatif Mekki répond en exhumant une étude de 2011 démontrant que les lois tunisiennes en sont largement inspirées, argument abondamment utilisé par les constitutionnalistes et les élus de gauche lors des débats à l’ANC. Et Mekki de marteler que l’islam défend et protège les libertés individuelles, la justice sociale et la souveraineté du peuple, valeurs clés de la nouvelle Constitution. Pourtant, personne n’a oublié les réticences des élus d’Ennahdha à voter certains articles garantissant droits et libertés.

Cette remise en selle du parti s’accompagne du silence de son conseil consultatif, qui s’est souvent opposé aux orientations de Ghannouchi. "Le mouvement a détenu le pouvoir sans gouverner, et sans réussir à faire appliquer la loi et à préserver la suprématie des institutions et la souveraineté de l’État. C’est une responsabilité grave que d’abandonner les revendications et les objectifs de la révolution, et d’accepter la réintégration des résidus de l’ancien régime", s’insurge l’élu démissionnaire Riadh Chaïbi, chargé de la préparation du 9e congrès du mouvement. "Le Conseil est important mais, à cette étape, c’est le bureau politique qui compte, estime le politologue Slaheddine Jourchi. La tactique d’Ennahdha rejoint sa stratégie, et réciproquement. Deux ans passés au pouvoir lui ont fait comprendre que l’exercice des responsabilités et la promotion d’une idéologie n’allaient pas de pair. Elle doit d’urgence retrouver sa crédibilité auprès de son électorat de base, réorganiser ses rangs et préserver son unité en s’appuyant sur des figures phares. Son objectif est de faire aussi bien qu’aux élections de 2011 [40 % des voix]."

Avec le pragmatisme qu’on lui connaît, Ennahdha semble bien partie pour tirer son épingle du jeu, d’autant qu’elle bénéficie de l’appui des chancelleries étrangères, qui n’ont cessé de lui prodiguer conseils et encouragements. L’affirmation de François Hollande selon laquelle "l’islam est compatible avec la démocratie" lui a fait gagner des points auprès des instances internationales, si bien que, dans la foulée, Rached Ghannouchi est parti en tournée aux États-Unis, tandis que Hamadi Jebali, ancien chef du gouvernement, était reçu par le roi d’Espagne. Autre atout et non des moindres : Ennahdha a la faculté de se conformer à des directives de communication, à la différence de la plupart des partis politiques tunisiens.

Les islamistes demeurent influents

Mais si les islamistes ont quitté le gouvernement, ils n’en demeurent pas moins influents avec une majorité de sièges à l’ANC, ce qui leur permettra de peser sur les décisions politiques et sur l’examen des lois destinées à être revues ou promulguées en fonction de la Constitution. Abdellatif Mekki précise que "le problème ne se situe pas dans les textes de loi mais dans leur application, car sans celle-ci il n’est pas possible d’aller vers un mieux". Ainsi Ennahdha n’a-t-elle pas renoncé à son objectif de changer la société, mais elle s’y prend de manière plus subtile et mise sur le temps et sur l’effet des lois. Elle profite également des errements de ses adversaires et a, par exemple, bu du petit-lait quand la désorganisation de la célébration de la nouvelle Constitution, entachée par le discours d’Ali Larijani, président de l’Assemblée consultative islamique d’Iran, a été imputée aux conseillers du chef de l’État, Moncef Marzouki, fondateur du Congrès pour la République (CPR), son ancien allié dans la troïka gouvernementale.

Selon Abdelwahab el-Hani, "l’échec du gouvernement actuel pourrait relancer Ennahdha, d’autant qu’elle connaît désormais les réseaux et les rouages de l’État", mais les islamistes ont également compris la nécessité de s’ouvrir à des alliances, d’où les signaux à peine masqués envoyés à Béji Caïd Essebsi, président de Nida Tounes. "Il faut pourtant que le pays échappe à la bipolarisation", commente un membre du parti Afek Tounes, tandis que les formations modernistes tentent de se rassembler dans un front commun afin de se présenter sous la même bannière aux prochaines élections.

Menace à droite

Dans les enclaves démunies – urbaines ou rurales -, des hommes vêtus d’un gilet orange viennent souvent en aide aux populations. Ce ne sont pas des brigades d’intervention mais des militants du Hizb Ettahrir (Parti de la libération), dont le prosélytisme s’opère par capillarité. Présent dans soixante-dix pays, ce mouvement a pour objectif l’instauration d’un califat supranational. Bien que se réclamant d’une idéologie religieuse, ce qui est contraire à la loi, sa branche tunisienne a obtenu son agrément en 2012. Plus à droite qu’Ennahdha, Hizb Ettahrir, qui a fait son apparition dans les sondages avec 1,5 % d’intentions de vote aux législatives, plus que les démocrates d’Ettakatol ou d’Afek Tounes, attire d’anciens sympathisants et militants islamistes ayant payé un lourd tribut sous Ben Ali et qui se sentent floués par le parti de Rached Ghannouchi. Il séduit également certains puristes de l’islam, car il ne prône pas le recours à la violence. "Le changement ne peut avoir lieu que dans le cadre de l’action politique pacifique", assure Fouad Azzouz, membre du bureau politique, qui prend soin de ne pas rappeler que son parti rejette le principe même de la démocratie et qu’il ne reconnaît qu’une constitution, celle du Coran. "Au bout du compte, Hizb Ettahrir ne passera pas. Les déçus d’Ennahdha expriment aujourd’hui leur désapprobation, mais une fois aux urnes, ils ne voteront pas pour des ultras", estime Hassen Zargouni, patron du bureau d’études et de sondages Sigma Conseil.

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